Ile Maurice: Une urgence nationale relancée par des images choc

Le Morne, lieu emblématique de résistance et de mémoire, a une nouvelle fois servi de caisse de résonance aux enjeux contemporains du pays. Le samedi 1eᣴ février, lors de la cérémonie officielle marquant le 191e anniversaire de l'abolition de l'esclavage, la junior minister aux Arts et à la Culture et députée de la région, Véronique LeuGovind, a tenu un discours qui a dépassé le strict cadre commémoratif. «La drogue est une nouvelle forme d'esclavage», a-t-elle déclaré, une phrase forte, lourde de sens.

Selon elle, la drogue n'épargne aucune catégorie sociale. Elle touche toutes les couches de la société, sans distinction d'âge, de milieu ou de statut. Plus encore, elle estime que l'éducation, à elle seule, ne saurait constituer une réponse suffisante. Ses propos trouvent un écho particulier dans une réalité que notre petite île affronte depuis plusieurs années.

La consommation de drogues, notamment celles de synthèse, s'est imposée comme l'un des défis sociaux et sanitaires majeurs du pays. Si les formes de consommation ont évolué, les conséquences demeurent lourdes : déscolarisation, marginalisation, violences, ruptures familiales et risques sanitaires graves. Malgré les plans d'action successifs et les campagnes de sensibilisation, les scènes de jeunes errant dans les rues, sous l'effet de substances psychoactives, continuent de marquer les esprits.

Nouvelle gouvernance à la NADC

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C'est dans ce contexte que la National Agency for Drug Control (NADC) a connu un changement à sa tête en décembre 2025. L'addictologue Kunal Naik a été nommé chairperson à temps partiel, une décision entérinée au Conseil des ministres du vendredi 19 décembre 2025. Il succède à Sam Lauthan, très critiqué à l'époque, qui avait démissionné quatre jours plus tôt.

Dès le 20 décembre 2025, Kunal Naik a tenu sa première session de travail aux côtés du Chief Executive Officer (CEO), le Dr Faisal Sullivan. L'objectif affiché était d'identifier les freins au développement de l'institution et de définir les grandes lignes de son redéploiement. Parmi les priorités annoncées figure la finalisation du National Drug Control Master Plan 2025- 2029, élaboré en collaboration avec les ministères concernés et les partenaires institutionnels.

Ce document, appelé à être soumis à la National Drug Control Commission, doit servir de plan directeur national, intégrant les stratégies de prévention, les actions de law enforcement et les enjeux liés au VIH.

Des vidéos circulent sur les réseaux sociaux

Mais les stratégies institutionnelles se heurtent à une réalité parfois brutale. Le lundi 2 février, de nouvelles vidéos ont circulé sur Facebook montrant trois jeunes, dont deux adolescents, étendus sur l'asphalte, visiblement sous l'effet de drogues. Les images, massivement partagées, ont suscité une vive émotion et de nombreuses réactions. Ces scènes, devenues récurrentes, interrogent autant qu'elles choquent.

Dans un communiqué, la NADC indique que l'état observé chez ces jeunes s'apparente à un effet neurotoxique aigu, lié à la consommation de substances de synthèse. L'agence souligne les risques encourus : convulsions, insuffisance respiratoire, lésions neurologiques permanentes, voire décès.

Elle rappelle que de telles situations constituent des urgences médicales et appelle la population à contacter immédiatement le 114, ainsi que les numéros 112 ou 999. La NADC déplore également la diffusion de ces vidéos, estimant qu'elles retardent les interventions, renforcent la stigmatisation et peuvent entraver l'accès aux dispositifs de prise en charge.

Face à la multiplication de ces cas, l'agence affirme sa volonté de renforcer la coordination interinstitutionnelle avec le ministère de la Santé et la police ; d'intensifier la surveillance des substances en circulation ; et d'accélérer les actions de prévention ciblées, notamment auprès des jeunes.

Agir sur le terrain ou depuis les bureaux ?

Si les réactions institutionnelles sont saluées, une partie du public exprime néanmoins une impatience croissante. Sur les réseaux sociaux, une question revient avec insistance : le combat contre la drogue se mène-til réellement sur le terrain, là où les victimes s'effondrent ? Ou reste-t-il trop souvent cantonné aux bureaux et réunions stratégiques ?

Les vidéos diffusées début février ont ravivé ce sentiment de décalage entre les plans annoncés et la réalité vécue au quotidien. Pour de nombreux citoyens, la lutte contre la drogue doit se traduire par une présence visible, une réactivité accrue et des interventions concrètes dans les quartiers les plus affectés.

Interpellé sur ces interrogations, Kunal Naik rappelle le rôle précis de la NADC. «La NADC n'est pas une force de police et ne se substitue pas aux autorités compétentes en matière d'investigation ou de démantèlement de réseaux. Notre mission est de coordonner les acteurs, de renforcer la prévention et de travailler sur les politiques publiques», explique-t-il.

Il indique que l'agence finalise actuellement des stratégies de prévention ciblant directement les communautés les plus touchées. «En collaboration avec le ministère de la Santé et du Bien-être, nous procédons à une révision des protocoles de prise en charge, tout en intensifiant la coordination avec la police afin que chaque institution puisse assumer pleinement ses responsabilités», précise-t-il.

Kunal Naik souligne qu'un mois après sa nomination, toutes les divisions de la NADC sont opérationnelles, «même si nous restons sous-effectifs». «Mon rôle est stratégique en tant que président à temps partiel ; l'organisation est dirigée au quotidien par un CEO à plein temps», insiste-t-il. Conscient de la frustration exprimée par une partie de la population, il reconnaît que le rythme des actions demeure insuffisant.

«Je comprends et je partage l'impatience du public. Je ne suis pas satisfait du temps que prennent certaines actions pour être mises en œuvre. Le constat est alarmant et exige une accélération», admet-il, appelant à avancer plus rapidement dans la mise en œuvre des mesures de prévention et de coordination.

Le discours de Véronique Leu-Govind au Morne résonne ainsi comme un rappel symbolique. Face à la drogue, notre île se trouve confrontée à un défi qui dépasse les clivages politiques et institutionnels. La réponse ne peut être uniquement répressive, ni exclusivement éducative. Elle nécessite une approche globale, mêlant prévention, prise en charge sanitaire, action sociale et responsabilité citoyenne. Une urgence nationale qui s'inscrit plus que jamais au cœur de l'avenir social mauricien.

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