Washington cherche à sécuriser ses chaînes d'approvisionnement face à la Chine, faisant des producteurs africains des acteurs clés de la rivalité des puissances.
En réunissant à Washington près de quarante délégations internationales pour un sommet consacré aux minerais critiques, l'administration américaine confirme un tournant stratégique majeur. L'enjeu dépasse largement la question des matières premières : il s'agit de corriger une vulnérabilité structurelle des économies occidentales et de redéfinir les rapports de puissance dans un monde où l'accès aux ressources conditionne désormais la sécurité économique et industrielle.
Organisée sous l'égide du secrétaire d'État Marco Rubio, avec l'implication du Trésor américain, la rencontre place plusieurs pays africains au coeur du dispositif, notamment la République démocratique du Congo (RDC), la Guinée et le Kenya. Tous disposent de ressources devenues indispensables aux chaînes de valeur de l'énergie, du numérique et de la défense. Pendant des décennies, les États-Unis ont privilégié l'efficacité des marchés, laissant la Chine s'imposer progressivement comme acteur dominant de l'extraction, de la transformation et du raffinage des minerais critiques.
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Cette dépendance, longtemps considérée comme un simple fait économique, est désormais perçue à Washington comme une vulnérabilité stratégique. Cobalt, lithium, coltan ou terres rares ont rejoint le champ de la sécurité nationale américaine. La RDC occupe une place centrale dans cette reconfiguration. Le pays concentre plus de 60 % des réserves mondiales de cobalt et détient d'importants gisements de coltan et de lithium.
La présence du président Félix Tshisekedi à Washington, quelques semaines après la signature d'un cadre de coopération minière avec les États-Unis, souligne cette centralité nouvelle. Mais elle met aussi en lumière un décalage persistant entre annonces politiques et projets concrets. Un dossier illustre toutefois une inflexion significative : la mine de cuivre-cobalt de Chemaf, à Mutoshi, est sur le point de passer sous contrôle américain après le retrait d'intérêts chinois. Ce cas témoigne de la volonté congolaise de diversifier ses partenariats et de reprendre un certain contrôle sur des actifs jugés stratégiques, sans rompre brutalement avec ses partenaires historiques.
La Guinée poursuit une logique similaire. Très dépendante de la Chine pour l'exploitation de sa bauxite, Conakry cherche à attirer des investisseurs américains afin d'élargir ses marges de manoeuvre économiques et diplomatiques. Le Kenya, de son côté, suscite l'intérêt de Washington en raison du potentiel en terres rares de la colline de Mrima, un site à la fois stratégique et sensible sur les plans environnemental et sécuritaire. L'approche américaine se distingue de celle de Pékin par une insistance accrue sur la gouvernance, la transparence et les normes environnementales. Ces exigences répondent aux attentes de nombreux partenaires africains, mais elles ralentissent la mise en oeuvre des projets et renforcent les contraintes à court terme.
Dans des pays fragiles comme la RDC, les enjeux sécuritaires restent déterminants, les conflits persistants constituant un risque direct pour les investissements miniers. Ce sommet illustre enfin l'intégration croissante de l'intelligence économique à la diplomatie américaine : cartographie des gisements, suivi de l'influence chinoise et évaluation des risques politiques deviennent des outils centraux de la politique étrangère.
Pour les États africains, la rivalité sino-américaine ouvre une opportunité rare. Elle peut renforcer leur pouvoir de négociation et favoriser l'industrialisation. Mais elle comporte aussi le risque d'une simple substitution de dépendance. La question centrale reste donc la capacité de ces pays à transformer leur centralité géopolitique en développement économique durable et en souveraineté industrielle.