Kaolack — Un nombre impressionnant d'enfants de Kaolack, une commune située au centre du Sénégal, vivent dans la précarité et se livrent à diverses activités : vendeurs, portefaix, cireurs de chaussures, ramasseurs d'ordures ou mendiants. Une situation qui compromet ainsi leur éducation, leur santé et leur avenir.
Avec 7,1% de la population nationale, Kaolack est la quatrième région la plus peuplée du Sénégal, derrière Dakar, Thiès et Diourbel. En 2023, la région comptait 1 million 338 mille 672 habitants, dont 581 846 âgés de moins de 15 ans, selon l'Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD).
En valeur relative, les moins de 15 ans représentent 43,5% de la population totale de cette ville autrement appelée le "bassin arachidier". Cette tranche jeune de la population se concentre davantage dans la commune de Kaolack : ville carrefour et poumon économique de la région. Cependant, près de la moitié de ses habitants, soit 49, 6%, vit dans une pauvreté qu'exacerbe le fléau du travail des enfants.
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Dans le calme encore fragile de l'aube, un vent froid caresse les toits des maisons de la ville. A l'heure où les premières lueurs matinales apparaissent dans le ciel, le marché "Geej" de la capitale du Saloum commence à s'animer. Les vendeurs s'activent dans l'installation de leurs étals. Une odeur piquante d'épices de toutes sortes flotte l'air.
Dans ce lieu dédié au commerce de produits alimentaires, la forte présence des enfants fait partie du décor. Ils sont vendeurs, portefaix, cireurs de chaussures, ramasseurs d'ordures ou mendiants.
Pourtant, il est largement admis que l'école doit être leur lieu de prédilection. Or, ici, le travail des enfants semble banalisé. Ils se faufilent dans les allées sinueuses du marché avec la détermination d'un conquérant et l'innocence d'un bambin, bravant la fraîcheur matinale, la poussière et les dangers liés à leurs activités.
Une exploitation à peine déguisée
Si parmi eux, beaucoup travaillent pour certains commerçants, d'autres s'activent à leur propre compte. Dans ce dernier lot, il y a les "enfants talibés" (pensionnaires d'écoles coraniques) qui revendent les produits issus de l'aumône collectée.
Prêtant main forte aux commerçants du marché, ne faisant pas cas de leur si jeune âge, ils vendent toutes sortes de produits, allant du poissons aux condiments de cuisine.
Abdou Sall (nom d'emprunt), un "enfant talibé" âgé de 11 ans environ, est l'un d'eux. Pieds nus, regard fuyant, il porte un tee-shirt, et un short noir défraîchi qui lui arrive juste au-dessus de ses mollets frêles. Chaque jour, le rituel est le même : Abdou Salam fait le tour du marché à la recherche d'éventuels acheteurs avec son seau rempli d'oignons verts.
Ce matin-là, il a d'abord commencé par balayer le lieu de commerce de sa "patronne", avant de l'aider à étaler la marchandise, puis de partir de son côté à recherche de potentiels clients. "Dès 6 heures du matin, je rejoins le marché pour ne rentrer qu'à 13 heures environ", dit-il de sa petite voix.
Au terme de sa journée de travail, sa "patronne" lui remet entre 300 et 500 francs CFA, selon la quantité de marchandises écoulées, confie le jeune "enfant talibé". Cet argent durement gagné, Abdou le remet ensuite à son maître coranique comme une sorte de dime que doivent s'acquitter tous les jours les pensionnaires des daaras ou écoles coraniques. Du côté de son "employeuse", c'est motus et bouche cousue. La jeune dame oppose un niet catégorique lorsqu'on essaie de la faire parler du travail des enfants.
Comme Abdou Sall, Mafall Sylla (nom d'emprunt) est logé à la même enseigne certain temps de marchandage, une cliente achète apurées lui deux sachets de piment au prix de 200 francs CFA.
Agé de 14 ans, le jeune marchand ambulant sillonne journellement le marché à la recherche de clients. Obligé de quitter l'école quelque temps après la disparition de son père sur le chemin de l'Europe, le jeune orphelin s'est subitement retrouvé dans une situation qui l'a contraint de subvenir lui-même à ses besoins.
"J'ai commencé à vendre dans le marché en 2024, après la mort de mon père dans l'océan pour aider ma mère et mes frères, alors que j'étais en classe de CM 2 [Cours Moyen 2ème année ], dit-il. A cette époque, sa mère ne pouvait pas satisfaire à leurs besoins, notamment à l'achat des fournitures scolaires, à lui et ses deux petits frères,. Avec le travail qu'il exerce de 6 heures du matin à 16 heures, il arrive à aider sa mère dans l'entretien de la famille.
Des enfants mineurs laissés à eux-mêmes
Tout comme Abdou Sall et Mafall Sylla, plusieurs enfants mineurs, confrontés à la pauvreté, exercent des activités de commerce ou de service dans la rue. Une situation qui ne laisse pas indifférent Mor Seyni Soumaré.
Assis derrière son étal rempli de légumes, ce commerçant soutient être contre le travail des enfants. Le jeune homme au bonnet gris estime que faire travailler des enfants mineurs, comme le font certains de ses collègues et des tuteurs chargés de veiller à leur éducation, relève purement de l'exploitation. Pour protéger ces bambins contre ce mal, il en appelle à la responsabilité des parents et de la société.
Makhala Ndiaye, le délégué du marché "Geej", se dit sensible à la situation des enfants dans le marché. Vautré dans une chaise en bambou au milieu de son magasin, il affirme que les enfants fréquentent le marché du matin au soir et s'adonnent à toutes sortes d'activités qui ne sont toujours pas sans risques pour leur santé ou leur intégrité physique.
Le plus écœurant, selon lui, est que certains adultes font souvent porter à ces mineurs des charges très lourdes ou leur font collecter des ordures sans aucun équipement de protection.
Face à tous ces dangers, sans compter les nombreux dangers de la rue et autres tentations, M. Ndiaye invite les autorités et les familles à se saisir de la question et à retenir les enfants dans les écoles coraniques où françaises.
A Kaolack, le travail des enfants n'est pas seulement visible dans les marchés. Pour peu que l'on s'aventure dans les quartiers populaires, le phénomène saute aux yeux. Même le secteur des transports n'y échappe pas. Enfants charretiers, conducteurs de mototaxis "Jakarta", ils sont une armée de petites mains à participer à la vie économique de la ville de Kaolack.
Un problème transversal
L'horloge affiche 10 heures à Sam, un quartier situé à quelques encablures de la cité religieuse de Médina Baye dans la commune de Kaolack. Sous un soleil clément, les activités de la vie quotidienne reprennent leur cours normal.
Sur la route menant au quartier Thiofack se déroule un ballet incessant de charrettes. Au vu des frimousses tenant les rênes, le jeune âge de certains charretiers se laisse aisément deviner.
Dans le sous-secteur des mototaxis aussi, la présence des enfants est notable. La tranche d'âge comprise entre 10 et 20 ans représente 18% des conducteurs de mototaxis, selon les résultats d'une enquête réalisée en 2018 par des étudiants de l'université numérique Cheikh-Hamidou-Kane (UN-CHK). L'étude portait sur "Le phénomène socio-économique des mototaxis dans la ville Kaolack".
Pour la coordonnatrice régionale des services de l'Action éducative en milieu ouvert (AEMO), Mariama Cissé Niass, le phénomène du travail des enfants est "une réalité préoccupante" à Kaolack.
A l'en croire, ce problème concerne aussi bien les garçons que les jeunes filles. Et que ces dernières sont très souvent astreintes aux tâches domestiques lourdes et au petit commerce dans les stations-services, les gares routières et les marchés.
"Ces enfants sont sujets à des exploitations, à de la maltraitance et peuvent être victimes d'abus sexuels", a-t-elle alerté.
Le point focal institutionnel du Comité départemental de protection de l'enfance (CDPE) de Kaolack, embouche la même trompette. Brahim Fall estime que le phénomène du travail des enfants à Kaolack est accentué par la position géographique de la région.
Un phénomène complexe
Selon lui, en tant que ville carrefour, Kaolack est une zone de transit pour de nombreux mineurs venus d'autres régions et même des pays limitrophes du Sénégal. "Ces mineurs, souvent venus en famille, sont obligés, parfois, de travailler avant de pouvoir rallier la capitale", affirme-t-il.
Pour M. Fall, la problématique du travail des enfants est "complexe". Car, en plus des facteurs économiques qui ont trait à la pauvreté, il évoque d'autres facteurs économiques et socioculturels qui amplifient la question.
Aujourd'hui, la précarité financière pousse beaucoup de famille à faire travailler leurs enfants, au lieu de les maintenir à l'école, explique le chef de service départemental de développement communautaire, à propos des causes économiques.
L'achat de fournitures scolaires ou les frais d'inscription sont devenus des dépenses supplémentaires que certains parents démunis ne peuvent plus assurer, a-t-il poursuivi.
Concernant les facteurs socioculturels, M. Fall estime que la société sénégalaise, de façon générale, considère l'enfant comme la "propriété exclusive" de ses parents. Et que ces derniers ont droit de vie et de mort sur leurs progénitures qui, eux, n'ont pas voix au chapitre et peuvent donc être des sujets corvéables.
Or, "comme tout être humain, l'enfant a des droits, notamment le droit à l'éducation, à la santé, à la protection", souligne-t-il.
Ces états de fait, en plus de l'analphabétisme de certains parents, accentuent, selon M. Fall, le travail infantile qui expose les enfants à la délinquance juvénile ou au proxénétisme. Récemment, il affirme avoir a été mis au courant d'un groupe de jeunes filles adolescentes qui s'adonnait à des activités de proxénétisme dans un appartement à Kaolack.
Des mesures structurantes requises
Tout en reconnaissant les efforts consentis par l'Etat du Sénégal, notamment à travers la Cellule d'appui à la protection de l'enfance (CAPE), M. Fall plaide pour la construction d'un centre d'accueil de grande capacité pour prendre en charge les enfants exploités ou en dangers.
Ce centre permettra, d'après lui, de couvrir toute la région et viendra en appoint au centre polyvalent de Kaolack et aux centres de prise en charge d'urgence des ONG. L'adjointe au maire en charge de l'éducation et de la formation professionnelle, Yaye Astou Sarr soutient de son côté que les autorités municipales de Kaolack, conscientes du mal, tente de le "couper à la racine".
Ainsi, pour soutenir les parents démunis, la municipalité a décaissé, pour l'année scolaire 2025-2026, une enveloppe de 28 millions de francs CFA, soit le double du montant alloué à l'exercice précèdent, pour la dotation en fournitures scolaires des écoles de la commune, a-t-elle fait savoir.
Pour Mme Sarr, cette "démarche préventive" permet aux parents qui n'ont pas les moyens d'acheter des fournitures scolaires pour leurs enfants, de les maintenir à l'école au lieu de les faire travailler.
Toujours dans cette même logique, cette année, de concert avec les présidents de Comité de gestion d'écoles et établissements (CGEE), la mairie prévoit d'octroyer des aides scolaires aux enfants orphelins, à ceux issus de familles pauvres et à ceux vivants avec un handicap, confie-t-elle.
Concernant la prise en charge des enfants victimes de travail précoce ou d'exploitation, la conseillère municipale explique que le manque de capacité financière rend difficile la mise en œuvre de réponses municipales dans ce sens.
Aujourd'hui, même si la protection de l'enfance fait partie des compétences transférées aux collectivités territoriales par l'État, elle affirme que, souvent, pour intervenir dans cette prise en charge, la municipalité est obligée de nouer des partenariats avec des organismes non-étatiques pour le financement.
Pour sa part, la coordonnatrice de la Cellule de lutte contre le travail des enfants et par ailleurs inspectrice du travail et de la sécurité sociale, Mame Coumba Thiaw Sow dit travailler pour la mise en œuvre effective du Plan-cadre national de prévention et d'élimination du travail des enfants au Sénégal.
Validé en janvier 2024, ledit plan a pour objectif de "promouvoir l'élimination du travail des enfants particulièrement en ses pires formes d'ici 2030". D'après ce document, l'enquête réalisée par l'Organisme international de protection des droits des enfants, HUMANIUM, en 2014, révélait qu'au Sénégal "25,5% des enfants de 5 à 17 ans étaient occupés économiquement, dont 10% dans des conditions dangereuses".
La démarche proactive comme solution
Selon Mme Sow, cette prégnance et la transversalité de la question du travail des enfants impliquent la mise sur pied de "réponses coordonnées" venant de toutes les parties prenantes.
Néanmoins, dans une "démarche proactive", l'inspectrice du travail et de la sécurité sociale mise sur la sensibilisation des parents. En effet, pour elle, cela peut être un moyen efficace de lutte contre ce fléau.
A l'en croire, beaucoup de parents qui font travailler leurs enfants à cause de la pauvreté ne savent pas qu'en adoptant un tel comportement, "ils sont en train de développer un facteur de transmission intergénérationnelle de cette précarité, hypothéquant ainsi le droit de l'enfant à une perspective d'avenir".
Au-delà du cercle familial, elle estime que le travail des enfants participe à retarder développement économique et social des pays. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle son éradication constitue la cible 8.7 des Objectifs de développement durable (ODD) des Nations-Unies.
Pourtant, entre 1999 et 2000, le Sénégal a ratifié plusieurs conventions internationales qui posent le principe de l'interdiction du travail des enfants. Il en est ainsi des conventions numéro 138 et 182 de l'OIT-Organisation internationale du travail- portant respectivement sur l'âge minimum d'admission au travail et sur l'interdiction des pires formes de travail des enfants.
Ces conventions ont été transposées en droit interne, notamment dans le code du travail qui, en son article L 145, prohibe le travail des enfants de moins de 15 ans même en tant qu'apprentis.
Mais également, des arrêtés du ministère en charge du Travail en date de 2003 sont venus expliciter le champ d'application et la nature des pires formes de travail interdits aux enfants.
La loi 2005-06 du 10 mai 2005 relative à la lutte contre la traite des personnes et pratiques assimilés et à la protection des victimes s'inscrit dans cette même dynamique. Cependant, malgré tout cet arsenal juridique, le problème reste entier.
De l'avis du juriste et élève-greffier au centre de formation judiciaire (CFJ) de Dakar, Bassirou Diallo, l'adoption du code de l'enfant peut être la solution face à ce problème.
Le juriste fait savoir que même si le Sénégal a ratifié une palette de traités et de conventions internationaux en matière de protection de l'enfance, leur application en interne n'est pas toujours effective.
Pour lui, ce "manquement" nuit à la cohérence juridique et "entrave" l'efficacité de la répression. Des faits qui, pour M. Diallo, se matérialisent souvent par les problèmes d'interprétations entre les normes coutumières et le droit positif devant le juge.