À la tête de l'Ordre des architectes de Côte d'Ivoire, Amon Joseph dresse le bilan d'une décennie d'évolution du métier, marquée par des avancées notables mais aussi de nombreux défis. Dans cet entretien, il réaffirme la disponibilité des architectes ivoiriens à accompagner les grands projets structurants de l'État, tout en plaidant pour une meilleure reconnaissance de la profession par les populations.
Monsieur le président, quel regard portez-vous sur l'évolution de l'architecture ivoirienne au cours des dix dernières années ?
La population a pris davantage conscience de l'importance de notre profession et se tourne, de plus en plus, vers les architectes. Mais cela reste encore timide. Pour susciter un intérêt plus marqué, nous devons, nous-mêmes, architectes, mieux communiquer sur nos rôles, nos missions et la valeur ajoutée que nous apportons au développement de notre pays. Les architectes exercent sur l'ensemble du territoire national, au même titre que d'autres corps de métiers.
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Ils participent activement à la construction de nos villes, de nos cités et, plus largement, à l'amélioration de notre cadre de vie. Leur rôle est donc essentiel. En 1970, la Côte d'Ivoire comptait à peine huit architectes. Aujourd'hui, nous en avons 310 inscrits au tableau de l'Ordre. La progression est remarquable, mais ce chiffre reste largement insuffisant. Pour un pays de plus de 26 millions d'habitants, s'étendant sur environ 322 000 km², il faudrait entre 2 000 et 3 000 architectes. Nous avons besoin d'une génération forte, bien formée et consciente de ses responsabilités, capable d'assurer la relève et de promouvoir une architecture adaptée à nos réalités. Des campagnes de sensibilisation et un dialogue renforcé sont prévus afin que, dans les années à venir, les architectes soient mieux répartis sur l'ensemble du territoire national où leur présence demeure encore faible.
Vous évoquez la notion de responsabilité. Abidjan se transforme très rapidement. Cette croissance se fait-elle, selon vous, dans les règles de l'art ?
La croissance se fait dans les règles de l'art lorsque l'on fait appel aux techniciens compétents. Architectes, urbanistes, ingénieurs et géomètres respectent les normes et y travaillent quotidiennement. Toutefois, certains segments nous échappent encore. C'est ainsi que, dans certaines zones, des bâtiments construits sans respect des normes ont dû être démolis afin de préserver des vies humaines. Il s'agit là d'un gap qu'il reste à combler. Nous demeurons néanmoins optimistes et confiants quant à l'atteinte des objectifs, en étroite collaboration avec l'ensemble des services publics, pour le bien-être des populations.
Justement, l'Ordre travaille-t-il avec l'État pour prévenir les constructions anarchiques et les effondrements d'immeubles ?
Nous travaillons au quotidien en étroite collaboration avec les services techniques du ministère en charge de la Construction et de l'Urbanisme. Le ministère nous informe régulièrement des constructions non conformes qu'il détecte. Chaque fois que cela se produit, nous vérifions s'il y a eu l'intervention d'un architecte. Malheureusement, dans près de 95 % des cas, ces bâtiments sont réalisés sans l'avis d'un architecte. Lorsque, en revanche, un architecte est directement ou indirectement impliqué dans un projet situé dans un cadre non réglementaire, nous prenons immédiatement attache avec lui et avec le ministère concerné. Nos relations avec l'administration se déroulent donc dans de bonnes conditions. En revanche, avec les populations, elles restent encore distantes. Beaucoup pensent qu'il est possible de construire sans architecte, sans ingénieur ni géomètre, c'est-à-dire sans recourir à l'expertise des corps de métiers spécialisés. Cette perception alimente le désordre urbain que nous devons corriger rapidement.
Certains Ivoiriens estiment que faire appel à un architecte coûte cher. Qu'en pensez-vous ?
Cette idée, largement répandue, est totalement erronée. L'architecte ne coûte pas cher ; au contraire, il permet de réaliser des économies substantielles. Certes, tout service doit être rémunéré, mais les gains obtenus grâce à l'expertise d'un architecte sont sans commune mesure avec les coûts engagés. Les honoraires couvrent notamment l'assurance décennale, qui protège, pendant dix ans, contre les vices de forme et les risques liés à la construction. Dès le départ, l'architecte évalue la valeur de l'investissement avant même la pose de la première pierre. Cela constitue un engagement fort vis-à-vis du client et de la profession. Travailler sans architecte revient souvent plus cher. Nous connaissons des réalisations qui auraient pu coûter 60 millions de Fcfa si elles avaient été confiées à un architecte, mais qui ont finalement atteint 90 millions. Pensant économiser, le propriétaire a en réalité perdu, sans aucun recours possible. L'architecte apporte garantie, sécurité et assurance.
Vous avez évoqué les 310 architectes inscrits au tableau de l'Ordre. Comment le citoyen peut-il s'assurer qu'un architecte est bien reconnu ?
Deux solutions existent. Il est possible de consulter le tableau des architectes, régulièrement publié dans la presse, ou de se rapprocher directement de l'Ordre pour vérifier si une personne se réclamant architecte est effectivement inscrite. Nous allons d'ailleurs mettre en service, très prochainement, un numéro vert. Toute personne ayant un doute pourra appeler afin d'être mieux informée. Cela permettra également aux services du ministère en charge de la Construction d'investiguer en cas d'usurpation de titre ou de construction à risque.
Face au réchauffement climatique, encouragez-vous l'utilisation de matériaux locaux, comme la terre ?
La question environnementale est au coeur de nos préoccupations. À l'échelle mondiale, l'Union internationale des architectes participe activement aux conférences des Nations unies sur le climat. Elle encourage les architectes à s'impliquer dans la conception, la vulgarisation et la sensibilisation aux impacts du réchauffement climatique. En Côte d'Ivoire, nous mettons l'accent sur la formation et la sensibilisation. À l'École d'architecture, les étudiants reçoivent une formation spécifique sur les conditions climatiques et environnementales, afin que les projets répondent aux besoins nationaux et locaux. Nous intégrons également le cycle de production des matériaux, la ventilation naturelle et l'éclairage dans la conception architecturale. Ces paramètres sont désormais incontournables.
De nombreuses écoles privées d'architecture existent à Abidjan. La formation dispensée est-elle à la hauteur des défis ?
Oui, pour les écoles reconnues par la profession. L'École d'architecture d'Abidjan, créée à l'initiative de l'Ordre, et l'École nationale supérieure d'architecture et d'urbanisme répondent parfaitement aux standards de formation. L'exercice du métier est strictement encadré : pour exercer en Côte d'Ivoire, il faut être inscrit au tableau de l'Ordre, seule instance habilitée à reconnaître le titre d'architecte. Au niveau communautaire, l'Uemoa a confié à la Conférence des ordres des architectes, la mission de réfléchir à un format unique de formation dans les huit pays membres, afin de favoriser la libre circulation des architectes. La Côte d'Ivoire y joue un rôle moteur.
Quels sont vos projets pour 2026 ?
Nous formulons des voeux de santé et de réussite à tous les architectes, afin de porter notre profession au-delà de nos frontières. L'Ordre s'emploie activement à préparer une véritable relève. Nous souhaitons également que les jeunes architectes dépassent la seule formation académique pour prendre pleinement conscience des enjeux professionnels et sociétaux. Enfin, nous voulons nous impliquer dans toutes les actions gouvernementales en cours, afin de contribuer à l'émergence et au rayonnement de la Côte d'Ivoire sur le continent.