Ile Maurice: Marie Christinne Clarisse - «Il y a beaucoup de postes de professeurs de musique à pourvoir dans les écoles publiques»

C'est une nouvelle partition qui se joue au Conservatoire national de musique François-Mitterrand. Après 32 ans comme directrice, Claudie Ricaud a tiré sa révérence en décembre 2025. Le fauteuil est désormais occupé par Marie Christinne Clarisse, docteure en musicologie. Elle nous parle des deux chantiers qu'elle a ouverts : la formation de cycle tertiaire et la transformation de l'ensemble du conservatoire en orchestre symphonique.

À la baguette : Marie Christinne Clarisse. Sa nomination au poste de directrice du Conservatoire national de musique François-Mitterrand a été avalisée par le conseil des ministres, le 19 décembre dernier.

Élève, puis enseignante à mi-temps à l'institution basée à Quatre-Bornes, la nouvelle responsable en connaît déjà de nombreux rouages. Elle a aussi l'avantage d'avoir enseigné la musique dans des collèges à partir de 2006. Ce qui lui fait 20 ans d'expérience. Sans oublier son passage comme conseillère pédagogique auprès de Vent d'un Rêve, ONG basée à Cité Mangalkhan, qui propose des formations musicales à des jeunes en situation de précarité. Marie Christinne Clarisse s'est d'ailleurs inspirée de ce modèle pour sa thèse de doctorat en musicologie.

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«L'une des questions que l'on s'est posées à Vent d'un Rêve, c'est : est-ce qu'on offre des cours de musique à des fins de loisirs ou est-ce que par le biais de ces cours de musique, on propose la meilleure formation qui soit pour permettre éventuellement au jeune d'en faire son métier ?» Une réflexion qui s'est poursuivie lors de la participation de Marie Christinne Clarisse à l'International Visitors Leadership Programme sur le thème Promoting social change through music, aux Etats-Unis, en 2023.

Cours formel v/s cours de loisirs

Autant de données qui nourrissent la réflexion de la nouvelle directrice. Actuellement, «30 à 40 % des élèves du conservatoire FrançoisMitterrand sont inscrits dans des cours formels d'apprentissage d'un instrument». Ce qui signifie que le gros des élèves ont opté pour des cours de loisirs ou hobby courses. Ce ratio, elle estime qu'il n'est «pas du tout suffisant». Il s'agit d'inverser la tendance. Marie Christinne Clarisse établit clairement la distinction : le conservatoire «n'est pas une école de musique, qui a, elle, pour vocation de former à la musique pour le plaisir».

Outre les cours de loisirs, le conservatoire propose aussi des cours de danse dans le cadre du junior programme destiné aux enfants. Il y a également des séances pour les seniors, comme le karaoké ou encore le ballroom dancing. «C'est très bien. Mais notre mission, c'est d'être un conservatoire. Ce qui n'est pas destiné à la formation des amateurs. Il faudrait que le gros de notre attention soit dirigé vers la formation de musiciens professionnels.»

La responsable souligne qu'il y a une forte demande pour des musiciens qualifiés dans les écoles publiques. «Le ministère de l'Education a une approche démocratique en envoyant des profs de musique occidentale partout autour de l'île (NdlR : le département au ministère s'appelle Western Music). Il y a beaucoup de postes à pourvoir.»

Formation niveau supérieure

Autre axe central de la formation qui frappe la directrice : «La majorité des élèves du conservatoire est dans le cycle primaire et secondaire». Qu'en est-il de l'apprentissage au niveau supérieur ? «C'est l'un de mes deux gros chantiers», affirme-telle. «Nous souhaitons développer des cours de musique de niveau tertiaire qui soient validés au niveau national.» Elle cite l'exemple du Mahatma Gandhi Institute, «qui a fait un beau travail de son côté pour professionnaliser des musiciens et les équiper pour diffuser tout un pan de culture dans les écoles d'Etat. A l'école publique, on touche vraiment le petit Mauricien lambda».

Marie Christinne Clarisse a été professeure de musique dans des collèges pendant de longues années. De 2006 à 2010, de 2012 à 2016, de 2020 à 2022. Avant le conservatoire, sa dernière affectation en tant que Music Educator à plein-temps, c'était au Swami Vivekananda State Secondary School à Souillac.

Le dossier de la formation en musique au niveau supérieur avait été ouvert à l'université de Maurice. On se souvient que le campus de Réduit avait lancé le BA (Hons) Music en 2016. Mais ce cours s'est arrêté après la première et seule cuvée, faute de fonds du côté de l'université de Maurice. Des discussions sont maintenant prévues entre le conservatoire et l'université pour relancer cette filière d'études.

«J'ai rencontré beaucoup de jeunes qui veulent faire de la musique classique leur métier et qui se demandent comment faire.» Des jeunes qui n'ont pas les ressources nécessaires pour étudier en Europe, en Australie ou aux Etats-Unis. Elle les a alors orientés vers des opportunités en Asie (Marie Christinne Clarisse a décroché son doctorat en musicologie de la Nanjing University en Chine). «C'est essentiel de proposer ces formations à Maurice, ne serait-ce que pour l'enrichissement du paysage culturel. Nous avons une telle mixité culturelle ici, cela pourrait aussi attirer des étrangers.»

Pour Marie Christinne Clarisse, le conservatoire «a le devoir d'offrir cette possibilité aux Mauriciens, en développant des programmes d'études tertiaires, de qualité et adaptés à notre contexte. Cela pallierait également le manque cuisant de professeurs de musique dans les écoles».

Orchestre symphonique

Pendant ce temps, les trois dates de concert du Philarmonia Orchestra London : Festival in Mauritius affichent complet depuis plusieurs semaines. Plus aucune place n'est disponible pour les rendez-vous du 10, 12 et 13 février au Caudan Arts Centre. Un signe indéniable de l'intérêt pour la musique classique. Ce contexte frappe-t-il Marie Christinne Clarisse ?

«J'utilise le mot collaboration au quotidien. C'est important de le mettre en pratique dans le domaine de la musique classique à Maurice, pour plus de progrès», affirme-t-elle. Avant d'indiquer qu'une masterclass de musiciens du Philarmonia Orchestra London était prévue avant-hier au conservatoire.

Le classique, est-ce un domaine où chacun reste dans sa chapelle ? «C'est vrai que les musiciens classiques ont tendance à faire des projets chacun de leur côté. Le conservatoire est appelé à être un pôle de convergence», fait ressortir la directrice. Musicienne, son instrument c'est le piano. Elle a fait quelques années de flute traversière mais ne peut plus en jouer à cause d'une blessure. Elle s'est produite ces dernières années avec l'Ensemble 415.

Pour le workshop d'avanthier, elle a invité des musiciens des pupitres d'orchestre où le conservatoire est en manque. Notamment dans la section des instruments à vent, «surtout chez les bois. Nous avons la capacité de rehausser le niveau».

Les critiques soulignent que le conservatoire François-Mitterrand existe depuis 1987. En 1992, il est devenu un trust fund. Rappelant qu'en 2009, le ministre des Finances du gouvernement travailliste d'alors annonçait «la création d'un orchestre symphonique qui sera financé à partir des recettes du Loto». Une annonce qui ne s'est pas concrétisée 17 ans plus tard.

Cela fait-il partie des projets ? «Certainement», assure Marie Christinne Clarisse. «Nous avons toutes les ressources.» Financières ? «Financières, oui. Même s'il manque des musiciens, les instruments sont là. Il y a des moyens, localement et sur le plan international, pour développer l'orchestre du conservatoire. Nous avons des liens diplomatiques avec des pays plus avancés culturellement. Maurice se doit de travailler vers un orchestre symphonique. Ce serait dommage de ne pas offrir cela à Maurice en tant que nation.»

Marie Christinne Clarisse travaille sur un plan à moyen terme sur trois ans d'abord, ensuite sur cinq ans. Première étape : la formation ? «J'aimerais avoir les meilleurs musiciens de Maurice au conservatoire. J'y travaille. Un orchestre est appelé à être composé notamment de profs du conservatoire.» La musicienne et directrice convient que «c'est très épanouissant» pour un professeur de musique de se faire entendre par ses élèves. Sans oublier qu'il y là la dynamique de transmission.

Le doctorat en musicologie

Son parcours académique, Marie Christinne Clarisse l'a poursuivi jusqu'au doctorat. «Comment j'en suis arrivée là ? Cela n'a pas été facile», confie-t-elle. Après ses études secondaires au Queen Elizabeth College, celle qui aimait la musique, avait aussi la bosse des mathématiques. En 2003, la voilà inscrite en BA (Hons) Mathematics à l'université de Maurice. Elle en sort trois ans plus tard avec un first class degree. Pendant un an, elle enseigne cette matière dans un collège. «Mais je préférais l'éducation créative.»

Dans plusieurs familles, choisir la musique plutôt que les mathématiques cela aurait fait tiquer. «Pas mes parents. Ils ont toujours été d'un grand soutien.» Des parents qui étaient tous deux infirmiers avant de prendre leur retraite. Et qui ont vu leurs trois enfants: Marie Christinne, Juanita et Guy-Noël cultiver leurs talents musicaux.

Si sa fratrie a une prédilection pour le violon, pourquoi a-t-elle choisi le piano ? Avec des yeux qui brillent, elle se souvient de ce Noël où leur père leur a offert un synthétiseur. Voyant l'intérêt de Marie Christinne pour l'instrument, «papa a dit qu'il fallait nous trouver un prof». Elle a été inscrite en cours de piano chez Cyril Saramandif vers l'âge de huit-neuf ans. «Il nous a très vite donné l'amour de jouer ensemble.» Marie Christinne au piano, Juanita au violon. «Quand papa a vu ça, on a passé le test d'entrée au conservatoire.» Marie Christinne Clarisse a commencé par la guitare, avant de se rediriger vers le piano.

Avant de devenir la directrice du conservatoire, Marie Christinne Clarisse y a étudié le piano pendant les trois cycles qu'elle termine vers ses 17 ans. Elle a aussi eu plusieurs profs de musique dans le privé. «Après les études secondaires, on m'a proposé d'enseigner le piano au conservatoire.» Ce qu'elle a fait à mi-temps entre 2002 et 2013.

Préjugés des parents

Au fil de sa carrière, la professeure de musique a sans doute rencontré des parents réticents à voir leurs enfants consacrer du temps à des cours de musique. Préférant les voir entièrement concentrés sur des études académiques. Quelle attitude adopte-t-elle ?

«Je dirais que cela change», note l'enseignante. «Ils ont vu que certaines filières sont déjà saturées. Ces dernières années, les autorités ont prôné l'éducation holistique. Les parents comprennent mieux que l'éducation à la musique ne peut qu'aider l'enfant à mieux faire académiquement. Par exemple, pour mieux gérer son temps, être plus discipliné, deux choses fondamentales dans l'éducation. Il y a aussi eu des lauréats aussi bien faits académiquement qu'en musique.»

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