Mercredi, le Dr Keser Pillai, fer de lance du Medical Update Group, a remis deux trophées à des médecins, qui ont dédié quasiment leur vie aux malades. Un trophée a été remis à titre posthume au Dr Julia Maigrot, premier pédiatre à exercer dans l'île et fondatrice de la Society for Aid to Children Inoperable in Mauritius (SACIM), et l'autre au Dr Sham Kalachand, consultant en médecine interne, qui a dirigé simultanément l'unité médicale et l'unité de cardiologie de l'hôpital Victoria pendant cinq ans, tout en ayant été à la tête de l'unité médicale pendant plus de deux décennies. Voici leurs portraits.
Outre leur amour pour la médecine, ces deux praticiens, comme bon nombre d'autres médecins d'ailleurs, ont en commun l'humilité de ceux qui ne croient pas tout savoir mais qui font de leur mieux pour soulager la douleur d'autrui, quitte à passer la nuit au chevet de leurs patients. Les deux ont exercé à une époque où la médecine était encore à ses balbutiements et ont composé avec les moyens de bord.
Le Dr Maigrot, qui a pourtant tellement fait pour les enfants mauriciens, ne disait-elle pas à Monica Maurel, sa patiente d'abord et amie ensuite, qui a retracé les grandes lignes de sa vie et ses 41 ans de pratique médicale dans un livre intitulé «Recollections of an eventful life» : «Je serai profondément heureuse si ce que j'ai accompli au service des autres leur a été utile» alors que le Dr Kalachand a fait sienne la devise «guérir parfois mais soulager toujours.» Ceux qui les ont côtoyés savent bien que ce n'était pas de la fausse modestie de leur part...
La personne la plus indiquée pour parler du Dr Julia Maigrot est Valérie Bouic, première infirmière diplômée et spécialisée en pédiatrie, qui fut sa fidèle collaboratrice à la SACIM et son amie. Tout comme nous avons puisé dans le livre de Monica Maurel, publié quelques mois avant la mort du Dr Maigrot en 2022, juste avant son 90e anniversaire.
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L'Anglaise Julia Maigrot est née Julia Constance Hurford en août 1932. Elle était la quatrième enfant de Jim et Mary Hurford. La famille Hurford vivait dans la ville-comté de Beckenham dans le Kent et qui abritait une des meilleures écoles secondaires à admission sélective que Julia a fréquentée par la suite. Le départ de son père, un représentant en encre d'imprimerie, alors qu'elle n'avait que deux ans, rend difficile la vie de sa mère et de ses soeurs.
Brillante au secondaire, Julia est toujours première de la classe, excepté en art. Alors qu'elle entame sa Form VI, elle doit s'occuper de sa mère devenue dépressive et diagnostiquée comme mentalement malade. À Monica Maurel, Julia confiait que c'est sans doute à cause de la maladie de sa mère qu'elle a choisi de devenir médecin.
Elle a étudié la médecine à l'université de Birmingham où elle a rencontré le Mauricien René Maigrot, qui étudiait la cardiologie. Elle avait 18 ans. Il était son aîné de six ans. L'amour étant au rendez-vous, à la fin de leurs spécialisations, ils ont décidé de se marier. C'est ainsi que Julia est arrivée à Maurice en octobre 1957 et a épousé René Maigrot le mois suivant.
Bel accueil
La famille Maigrot lui a réservé un bel accueil. Si au début, le jeune couple vivait dans la maison familiale des Maigrot à Curepipe, ils ont ensuite déménagé pour vivre dans une maison à la rue Lees. Julia Maigrot voulait à tout prix travailler et c'est ainsi qu'en février 1958, elle a été recrutée dans le service public. Avant de prendre du service, elle a fait quelque chose de remarquable. Ayant noté que les cliniques privées n'avaient pas d'incubateur pour les bébés, elle a rameuté son entourage et fait une levée de fonds pour acheter un incubateur et le faire installer à la Clinique Mauricienne.
Au début, les autorités médicales ne savaient pas trop où la placer et l'affectaient à divers services. Elle examinait les malades, faisait des anesthésies et des rotations, y compris de nuit.
À un moment, on lui a demandé de seconder un médecin britannique, le Dr Stott, qui effectuait une recherche sur l'infestation de vers comme cause probable de l'anémie, qui affectait énormément les enfants, de même que la malnutrition, la tuberculose, la jaunisse, la diphtérie et la gastroentérite. Cette responsabilité lui a permis de visiter plusieurs hôpitaux et dispensaires. À la fin de 1958, elle a été nommée responsable des services de pédiatrie des hôpitaux Victoria et Dr A. G. Jeetoo.
Les salles pédiatriques débordaient d'enfants souffrant des maux susmentionnés et comme les services de santé n'étaient pas équipés comme aujourd'hui, il leur fallait composer avec les moyens de bord. La diphtérie pouvant obstruer les voies respiratoires des enfants et les tuer, Julia qui n'avait pourtant jamais pratiqué ou vu faire des trachéotomies, a utilisé ses instruments et un livre d'instruction et en a pratiqué sept avec succès.
À un autre moment, elle avait pour tâche de consulter quotidiennement les enfants au dispensaire de Curepipe avant de prendre son service à l'hôpital Jeetoo. Elle voyait en moyenne 200 patients le matin et toutes ses responsabilités ne lui laissait guère de temps pour déjeuner.
Après le passage des cyclones Alix et Carol, le taux de mortalité chez les enfants souffrant de gastroentérite était de 25 %. Julia a réussi à convaincre le médecin britannique responsable de l'hôpital Victoria d'installer une salle spécifique pour ces enfants. Un jour, comme les tubes de perfusion intraveineuse étaient en rupture de stock dans tous les hôpitaux, Julia a dû improviser. Elle a utilisé comme canules les tubes du jeu scoubidous préalablement stérilisés. «C'était ça ou la mort des enfants», disait-elle.
Après neuf ans dans le service public, elle a décidé de se consacrer à la médecine privée, animant des consultations à domicile, plus précisément dans une pièce, qui donnait sur une petite varangue ouverte faisant figure de salle d'attente.
L'infirmière pédiatrique anglaise Valérie Bouic, qui avait accouché de son premier enfant en 1965, a dû l'emmener chez Julia quand son bébé a développé une bronchiolite. En attendant d'être reçue, l'infirmière n'a pu s'empêcher de penser, vu les coups de vent qui traversaient la varangue, que son bébé finirait par développer une pneumonie.
Consultations à Rs 10
Bien que Julia fasse de la pratique privée, elle animait des consultations populaires et sans prise de rendez-vous le matin pour les personnes qui n'avaient pas les moyens. Consultations facturées à Rs 10, somme qui diminuait lors des consultations suivantes. L'après-midi était consacré aux consultations sur rendez-vous. Elle était un des rares médecins à avoir une secrétaire et à garder un registre de chaque patient afin que les parents ne ratent pas les cycles de vaccination.
Elle se faisait un point d'honneur de n'admettre en clinique que les cas d'urgence. Elle se tenait informée de tous les développements de la médecine par le biais de livres, de journaux, de conférences. Consciente de la démographie galopante, elle n'a pas hésité à poser des stérilets aux femmes qui venaient d'accoucher afin qu'elles puissent continuer à allaiter leur bébé.
Le courant est passé vraiment bien entre Julia et Valérie Bouic, qui avait rejoint La Croix Rouge en compagnie de Patsy Rountree et de M. Jomadar, à l'époque commissaire à la Sécurité sociale. Conscientes qu'il y avait plusieurs enfants inopérables à Maurice, Patsy Rountree, M. Jomadur et Julia ont lancé la SACIM en 1968, cette dernière mettant au point les règlements de cette organisation, qui sont d'ailleurs toujours en vigueur.
Elle a aussi contacté plusieurs médecins dans le monde, notamment le Dr Christian Barnard, célèbre pour avoir réalisé la première transplantation du coeur, afin d'obtenir sa collaboration au Groote Schur hospital à Cape Town mais aussi des praticiens d'Australie, de l'Inde, d'Irlande et de France pour s'assurer de leur collaboration.
Et avec l'aide de la Round Table, du Rotary et Terre des Hommes, la SACIM a pu envoyer plusieurs enfants se faire opérer à l'étranger. Et leur accompagnatrice a souvent été Valérie Bouic. En 1992 et en l'espace de 15 jours, Julia a pu réunir la somme de Rs 2 millions pour envoyer des frères siamois au tronc commun se faire opérer de toute urgence à l'étranger.
On ne disait jamais «non» à Julia car on savait que lorsqu'elle sollicitait de l'aide, c'était pour une bonne cause. Quand elle s'est retirée de la SACIM en juillet 2007, 800 enfants inopérables à Maurice avaient été envoyés pour des traitements à l'étranger, certains à plusieurs reprises et la majorité d'entre eux ont pu mener une vie normale par la suite.
En sus de la SACIM pour laquelle elle passait souvent des nuits blanches, Julia a fait partie d'autres associations dont la Mauritius Medical Association, l'Association des Parents d'Enfants Inadaptés de l'Île Maurice fondée par Nancy Piat et Soroptimist International Ipsae. Ce n'est que six ans après son mariage que Julia a donné naissance à une petite fille nommée Dominique, une enfant longtemps attendue et très désirée.
Après des études supérieures comme documentaliste, Dominique Maigrot qui avait trouvé de l'emploi auprès de l'agence environnementale ADEME, a épousé un Français, le comptable Patrick Bontoux. Deux mois avant leur mariage, René Maigrot est mort. Julia, qui était de nature stoïque, a dû, après les funérailles, continuer à préparer le mariage de sa fille. Le couple Bontoux a eu deux enfants, Anouk et Oscar. Julia a décidé d'arrêter la pratique de la médecine à 75 ans.
Coup dur
L'ironie de la vie a fait qu'après avoir soigné et sauvé tant d'enfants, Julia a perdu la sienne, emportée par un cancer des poumons à l'âge de 47 ans. Julia s'est à peine épanchée, se contentant de dire qu'elle aime croire que Dominique erre, invisible, autour du monde, à l'image de la Petite Sirène à la fin du conte éponyme, propos qui lui mettaient invariablement des larmes aux yeux.
Julia qui a reçu plusieurs décorations de son vivant, une médaille de La Croix Rouge, celle de citoyenne d'honneur de la ville de Curepipe, la médaille de Member of the British Empire et l'insigne d'Officer of the Order of Star and Key of the Indian Ocean (OSK). Elle s'est éteinte dans une institution pour personnes âgées.
Valérie Bouic parle d'elle comme son amie, son mentor, «a first class professional, fidèle et généreuse en amitié» tandis que le Dr François Leung, pédiatre et vice-président de la SACIM l'évoque comme «une personne formidable, qui se donnait à fond pour les autres, sans penser aux bénéfices. Elle était d'une probité professionnelle exemplaire.» En tout cas, bon nombre d'enfants mauriciens aujourd'hui adultes lui doivent la santé et la vie.
Bon pied bon oeil
Le Dr Sham Kalachand est, tout comme Julia Maigrot, bardé de diplômes - Licentiate of the Royal College of Physicians of Ireland (Honours), Licentiate of the Royal College of Surgeons of Ireland (Honours), Membership of the Royal College of Physicians of Ireland, Membership of the Royal College of Physicians of Glasgow, Fellowship of the Royal College of Physicians and Surgeons of Glasgow, Fellowship of the Royal College of Physicians of Ireland.
Comme Julia Maigrot, il est un homme des premières - il a été le premier étranger à enseigner la médecine au Royal College of Surgeons, le premier médecin spécialiste à exercer à l'hôpital SSRN, a réalisé la première défibrillation avec un équipement dernier-cri pour l'époque, fourni par le gouvernement anglais. Il a été chef des Cardiac and Medical Units de l'hôpital Victoria. Il a servi dans tous les hôpitaux du pays jusqu'à sa retraite du service public en 1997.
Le Dr Kalachand a participé à plusieurs recherches cliniques, une sur les plantes médicinales de Maurice, en collaboration avec l'Agence de coopération culturelle et technique, a fait de la recherche sur le diabète, notamment sur l'essai clinique de la molécule HB419 (commercialisée par la suite comme Daonil), et a participé à une recherche sur les effets protecteurs d'un agent anabolique sur la moelle épinière de patients souffrant de cancer et traités par chimiothérapie. Il a fait et fait toujours de la pratique privée dans sa consultation à Quatre-Bornes. Il a également reçu l'insigne OSK.
Il s'est dévoué pour les Mauriciens alors qu'il n'en est pas un de naissance. En effet, il est né à Hyderabad, Sindh d'une famille Sindhi, des commerçants de longue date, qui ont ensuite émigré à Maurice. C'est à neuf ans qu'il fait la traversée, débarquant dans l'île le 10 janvier 1947. Il ne parlait alors que le sindhi mais s'est vite adapté à l'anglais et au français à l'école primaire Becherelle à Curepipe puis au collège St Andrews où il a obtenu de très bonnes notes en science.
La médecine, une évidence
Un jour qu'il manipulait un brûleur en laboratoire, il s'est brûlé sur le dessus de la main droite. Son père l'a emmené chez un médecin, qui a traité sa brûlure et lui a demandé ce qu'il voulait faire plus tard comme métier. Il a répliqué spontanément «Dokter kouma ou» ! Depuis, cette idée ne l'a pas quitté, au grand dam de son père qui le voyait reprendre ses affaires.
Alors qu'il était en Form VI, il a fait plusieurs demandes d'admission en médecine auprès d'universités anglaises, écossaises et irlandaises. Il a reçu son acceptation du Royal College of Surgeons de Dublin en Irlande alors qu'il attendait ses résultats de Higher School Certificate. Beau perdant, son père a financé la totalité de ses études de médecine.
C'est ainsi qu'en 1958, le Dr Kalachand est arrivé en Irlande pour entamer ses études générale. Alors qu'il se voyait chirurgien, son professeur Alan Thomson, aussi bien que le médecin de la reine d'Angleterre en visite au Royal College of Surgeons, l'en ont dissuadé, précisant qu'il avait davantage l'esprit analytique requis pour être un interniste. Il a suivi leurs conseils et on connaît la suite.
Le Dr Kalachand n'oublie pas son premier jour en tant que Clinical tutor à une quarantaine d'étudiants en médecine en Irlande. Arrivé la veille de Londres, il a fait une présentation en dix minutes sur la mononucléose infectieuse connue aussi comme la maladie du baiser du fait qu'un soldat américain, qui revenait du Vietnam, avait infecté quatre filles qu'il avait embrassées. «Je manquais d'expérience à l'époque.» Sa dernière présentation avant son retour au pays portant sur le même sujet, il a tenu les étudiants en haleine pendant plus d'une heure et demie.
Lorsqu'il a complété ses études, le professeur Thomson l'a choisi pour un Rotating Tutorship d'un an dans chaque position à Belfast, Dublin, Londres et New York. Son père a refusé, lui ordonnant de rentrer. Il a obéi car «autrefois, la volonté des parents était du Gospel word.» Il dit avoir regretté cette décision car il savait qu'il ratait des opportunités d'apprentissage et des expériences. Trois ans après avoir intégré le secteur public, il a démarré ses consultations privées, d'abord à domicile mais qu'il a dû transférer dans une consultation à QuatreBornes car les malades débarquaient chez lui ou téléphonaient à toute heure du jour et de la nuit.
La limite des moyens
Il a épousé Laveena, née de parents sindhi en Indonésie et ils ont eu deux enfants, Natasha et Sanjeev. Sa fille qui était sortie première au Certificate of Primary Education avait prévu d'étudier pour être médecin. Un soir alors que Laveena et Natasha l'avaient accompagné à la clinique pour une consultation, qui aurait dû être vite expédiée, elles l'ont attendu en voiture jusqu'à...4 heures du matin.
«Le lendemain, ma fille m'a dit qu'elle ne serait jamais médecin», raconte-t-il en riant. Ayant décroché la bourse d'Angleterre, Natasha a opté pour le droit, sortant première à l'examen du barreau. Depuis, elle vit à Montréal au Canada. Son époux et elle ont deux enfants, Aashish et Aryanna. Aashish suit les traces de son grand-père en étudiant la médecine à l'université McGill à Montréal. L'autre enfant du Dr Kalachand, Sanjeev, est également avocat et vit à Maurice avec son épouse, elle aussi avocate.
Membre fondateur du Rotary Club de Quatre-Bornes et de la Mauritius Diabetic Association, le Dr Kalachand se garde en forme en marchant quotidiennement plusieurs kilomètres, qu'il pleuve ou qu'il tonne. Il prend au moins une heure chaque jour à entretenir son potager créé avec Laveena.
Un cas inoubliable pour le Dr Kalachand est une consultation au domicile d'une de ses patientes de 85 ans. Elle était inconsciente et ses proches pensaient qu'elle allait mourir. Elle présentait presque tous les symptômes d'une hémorragie pontine du cerveau, excepté la fièvre. Et cela dérangeait le Dr Kalachand. Il s'est alors souvenu d'un cas similaire qu'il avait traité avec des injections de glucose à Dublin. Si sa patiente n'a pas réagi aux deux premières injections de glucose qu'il lui a administrées, à la troisième, elle était pleinement éveillée et consciente. Elle l'a même reconnu.
Rétrospectivement lorsqu'il pense à ses débuts dans le secteur public, il déclare que les médecins n'avaient à l'époque pas le luxe de commander des analyses rapides en laboratoire. Il leur fallait attendre deux jours pour obtenir le résultat de prises de sang d'un diabétique en état comateux, par exemple. «Pendant plus de 48 heures, la vie du patient reposait sur l'oeil clinique du médecin et sur certains signes. Mais en dépit de nos moyens limités, je n'ai jamais perdu un patient souffrant d'acidocétose diabétique.»
C'est aussi grâce à lui, qui était consultant en diabète pour l'Organisation mondiale de la santé, que le ministère a fait la transition entre l'insuline porcine/bovine et l'insuline humaine.
Si à l'époque, être médecin relevait d'un art individuel, aujourd'hui, la médecine est devenue une science collective et pluridisciplinaire et il s'est dit heureux, lors du Medical Update de mercredi soir, qu'il en soit ainsi.
En recevant son trophée, parrainé par Unicorn Trading, le Dr Kalachand, n'a pas manqué de rendre un vibrant hommage à son épouse Laveena, décédée il y a six mois et qu'il considère comme la force tranquille derrière chacune de ses réussites de par son soutien indéfectible pendant leur 55 ans de vie commune. Il a aussi précisé que cela a été «un privilège pour lui d'être au service des Mauriciens pendant plus de 60 ans». Si ce n'est pas de l'humilité, ça y ressemble étrangement...