Sise à Dakar, la Place du Souvenir africain se dresse comme un musée à ciel ouvert et un haut lieu de transmission. Entre exposition permanente et présence active de la jeunesse, ce sanctuaire de la mémoire panafricaine rappelle que l'histoire de l'Afrique se regarde, se questionne et se transmet.
Mercredi 4 février 2026. Il est 11 heures passées. Le soleil, indulgent, caresse les visages et polit les silhouettes. À la Place du Souvenir africain, l'océan Atlantique s'invite dans la scénographie : brise légère, lumière franche, horizon dégagé. Le décor est déjà un discours. En ce matin chargé de symboles, l'esplanade vibre d'une animation particulière à l'occasion de la cérémonie commémorative des 40 ans depuis la disparition du Pr Cheikh Anta Diop.
Avant et après les panels, l'espace vibre au rythme de l'événement. Dans la cour centrale, un patrimoine à ciel ouvert s'impose au regard, silencieux et majestueux. Ici, rien n'est banal. Ce n'est pas une exposition comme les autres. C'est l'Afrique elle-même que l'on traverse, convoquée dans un espace qui lui est entièrement dédié. Les œuvres ne sont pas de simples éléments de décor. Elles en font partie, s'y fondent, y demeurent peut-être pour l'éternité.
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Chaque visage, chaque portrait inscrit dans la pierre et la mémoire, observe, interroge, dialogue. Aujourd'hui, la mémoire africaine se rassemble encore, se raconte, se transmet. Des collégiens et lycéens en uniformes impeccables, des professeurs, des chercheurs, des hommes et femmes de lettres envahissent l'espace, conscients ou en passe de le devenir de fouler un lieu qui résiste au temps. Huit immenses affiches en recto et verso, dressées comme des sentinelles de l'histoire, composent une exposition permanente.
Des visages. Des noms. Des trajectoires. Amadou Mahtar Mbow, le geste ample et pédagogique. Boubacar Boris Diop, la parole indocile. Kofi Annan, l'élégance morale. Annette Mbaye d'Erneville, la plume pionnière...
Une allée jalonnée de figures emblématiques
Autant de figures qui ont façonné, pensé, défendu l'Afrique parfois contre le monde, souvent contre l'oubli. Chaque portrait est accompagné d'un texte d'illustration, précis et sobre. L'idée de cette exposition géante, confie Ngakhane Gning, l'administratrice, est née d'un constat. À son arrivée, elle se souvient avoir découvert, en 2020, des photographies de figures historiques collées sur les vitres des bâtiments.
Avec le temps, ces supports s'étaient détériorés, perdant en lisibilité et en impact : « Je me suis dit qu'il fallait libérer les vitres et faire une exposition dans l'esplanade même. » De cette réflexion est née la volonté de repenser l'espace, en sortant l'histoire des murs pour l'inscrire pleinement dans le paysage. Ainsi, la présentation prend la forme d'une allée jalonnée de figures emblématiques, installée au cœur même de l'esplanade. Une scénographie pensée pour accompagner la déambulation des visiteurs et transformer la promenade en parcours de mémoire et de découverte.
Un dispositif qui s'inscrit dans le prolongement des missions fondamentales de la Place du Souvenir africain : promotion de la pensée africaine, célébration des grandes figures historiques, valorisation des héritages africains et diasporiques. À quelques pas, Marc André Ledoux, directeur général des nouvelles éditions numériques africaines (Nena), contemple longuement les affiches. Concentré, silencieux, admiratif. « Ce sont des gens, des Africains et Africaines qui ont apporté quelque chose d'utile au continent.
Et puis, je parcours les affiches pour augmenter ma culture. Et c'est accessible à tout le monde. Donc, il le faut, notre métier exige qu'on développe notre culture », affirme-t-il, tout sourire. À proximité, des journalistes, chercheurs, venus à la journée de commémoration, prennent des notes, croisent les regards, renforcent comme M. Ledoux leur culture générale.
Ibrahima Dia est professeur de langue et artiste-peintre. Tout, chez lui, renseigne sur son métier : crayon et feuille blanche à la main, casquette bien ajustée. Assis, le regard fixé sur le portrait, il s'applique. « Je suis en train de faire une reproduction sur le vif du portrait d'Aline Sitoé Diatta.
C'est pour montrer à mes élèves qu'il existe plusieurs procédés pour obtenir une image. Et ici, il y a toute une documentation qui accompagne l'oeuvre. C'est un travail à saluer de la part de la Place du Souvenir africain, qui nous aide beaucoup dans nos travaux », explique-t-il. Plus loin, un visiteur, qui préfère taire son nom autant que dissimuler son visage, foule à nouveau les lieux après près de dix ans d'absence. Venu de Niary Tally pour un rendez-vous médical à l'hôpital de Fann, le quinquagénaire a fait un détour, presque instinctif, vers la Place du Souvenir. Un retour chargé de curiosité, mais aussi de mémoire.
« Je croyais même qu'on allait m'exiger une carte payante »
Sur place, le choc est immédiat. L'espace qu'il avait connu s'est métamorphosé. « Quand tu viens ici, tu connais forcément l'histoire de l'Afrique », lâche-t-il, le regard accroché aux portraits. Aujourd'hui, insiste-t-il, la Place a changé de visage. Plus ouverte, plus soignée, plus éloquente aussi. « Je croyais même qu'on allait m'exiger une carte payante, tellement c'est beau à voir », sourit-il, admiratif, saluant au passage le travail de valorisation accompli par la structure.
Dans sa bouche, l'éloge dépasse la simple esthétique. Il dit surtout la reconnaissance d'un lieu devenu espace de transmission. Pour les collégiens et lycéens, l'expérience est fondatrice. Des élèves de l'école Unipro, du lycée de Thiaroye, parmi lesquels Mame Diarra Diop et Fatima Bakhayokho, élèves littéraires, respectivement de Première et Terminale, arpentent l'espace avec curiosité et respect. Par groupe, les potaches admirent et débattent. De l'autre côté, juste à l'entrée, des étudiants.
« C'est pour découvrir l'Afrique. Je viens souvent ici », confie Ousseynou Diop, étudiant à la faculté de droit. À ses côtés, ses amis El Hadj Ba et Oumar Ndiaye, étudiants en géographie, observent, commentent, débattent, eux aussi. Dans un coin, des smartphones s'élèvent. Selfies devant la grande carte de l'Afrique, dressée face à l'océan. Geste anodin en apparence, mais profondément symbolique : la jeunesse se photographie avec son continent, comme pour mieux s'y inscrire.
Car, dans le long cheminement de son histoire, l'Afrique a produit des femmes et des hommes d'exception, inscrits dans nos mémoires individuelles et collectives. Des figures qui, par leurs idées, leurs combats et leurs prises de position ont oeuvré à la réhabilitation du passé africain et à la dignité de l'homme noir. Ces grandes consciences de l'Afrique et de sa diaspora méritent mieux que l'oubli : elles méritent la transmission. C'est précisément le sens de la Place du Souvenir africain.
Conçue comme un rempart contre l'amnésie, notamment chez les jeunes, elle se présente comme un musée dynamique, en perpétuel dialogue avec son public. Deux grandes orientations y cohabitent : une exposition multimédia consacrée aux figures de la résistance africaine, et une autre dédiée aux grands acteurs de la culture, de la pensée et de l'émancipation. Ici, il ne s'agit pas seulement de commémorer. Il s'agit de réconcilier l'Afrique avec sa propre mémoire, de présenter au public africain et au monde une part essentielle de son héritage intellectuel, politique et culturel.