La pochette de l'album vinyle « African West Station » donne le temps. Le buste de Sahad Sarr émerge d'une voie ou d'une île qui a les formes de la carte de l'Afrique. Du bois, sort une Peugeot 305 Break des années 70, voitures de transport en commun communément appelées « 7 places » et qui desservit les régions en Afrique subsaharienne. Sur le pavillon de la guimbarde trône une chaîne à musique, un modèle Boombox pour les musiques populaires. Une antenne radio diffuse également ses ondes en arrière-plan. Une couverture édifiante de l'esprit le quatrième album de Sahad Sarr.
« African West Station », ce n'est pas ses dix titres prodigieux et son sceau d'authenticité. Cet album est porteur de plusieurs sens qui transcendent la seule aire musicale. Il est pensé comme une expérience radio où l'écoute promène l'auditeur dans les espaces et les musiques qui ont déterminé les identités ouest-africaines. Il est aussi militant. C'est une invitation à discuter de notre histoire, et de l'évolution de nos peuples au travers de la musique, depuis les années indépendances et postindépendances.
Avec un fort parfum de l'afrobeat de Fela Kuti et Tony Allen (et non celui mâtiné aux consoles et beats importés), « Vultures » (Titre 1) pose les rails. Sahad y évoque nos cultures en tant que vecteurs de nos identités et de nos affirmations pour gagner une place réelle dans le concert du développement du monde.
Avec « Ya Bon » (2), Sahad fait une satire de dirigeants africains qui se sont distingués mieux en agents néocoloniaux qu'en serviteurs intègres de leurs peuples. C'est la référence au « Y a bon Banania », avec le colonisé qui abuse d'éloges pour entrer dans les bonnes grâces du colon.
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« Ba ñu Faloo » (8), une complainte blues avec de petits souffles de country, rappelle à l'humain ses promesses, sa fugacité, le but de son existence, ses errances, etc.
Pour « We Can Do » (9), c'était prodigieux de confier une partie du chorus à des enfants. Le symbole d'une jeunesse qui y croit, qui a la foi.
Avec les airs du Mandé, le lead vocal du Naatal Patchwork honore les femmes africaines militantes, résilientes, chevaleresques et anonymes par « Ne Mbife » (3).
« Kajoor Blues » (6) dit l'éveil d'une jeunesse qui, devant les incertitudes du temps, retourne s'abreuver aux sagesses des pères, en replongeant dans la foi et le patrimoine.
« African West Station », c'est bien sûr aussi des joies. « Come on dance » (4), avec le style high-life en carburant rythmique, invite à danser.
Aux bons soins de l'analogique et de l'authentique
Danser non à frétiller niaisement, mais à s'extirpant joyeusement, et presque en thérapie, des ondes oppressives du temps.Cet esprit d'évasion se trouve aussi dans le syncopé « Funky Nation » (7), dont les riffs et les vents accompagnent l'évocation de souvenirs et plaisirs simples, mais précieux de nos pays.
Écouter « African West Station », c'est voguer dans les imaginaires. C'est se rappeler dans une gaie béatitude ces « sons » de Dakar, au temps des balbutiements des musiques sénégalaises modernes.
C'est en cela que « Ndakaaru » (10) est un superbe hymne, un son à avoir dans sa playlist.
Écouter l'album, c'est encore comme un peu écouter la mythique Radio Syd (1958-2002), une station pirate suédoise qui diffusait entre la Gambie et le Sénégal et faisait découvrir les musiques du monde.
Cependant, dans « African West Station », sont diffusés les sons de nos imaginaires. On entend les rythmes du xiin qui fusent des « thiant », séances de louanges nocturnes typiques des « Baay-Faal ». On entend les riffs bluesy des Koroboro, tels qu'on appelait les Maliens vendeurs de pain-thon dans les kiosques de pain qu'on se hâtait de retrouver après 17h.
On s'enthousiasme aussi de retrouver l'afrobeat et le high-life, avec toute l'idée de résistance et d'autodétermination qu'ils portent. On retrouve dans l'opus la splendeur de la musique, exécutée avec les cuivres qui résistent à l'intrusif Yamaha DX7 (marimba). Un savant dosage !
Publié depuis septembre 2025, l'opus est paru sur les plateformes digitales de streaming et en physique, mais surtout en vinyle.
« Ça me tenait de ramener un son vintage, un son ancien et intime. Le défi était dès lors de voir comment mixer ce son avec les actualités musicales. En tant que jeune musicien nourri de plusieurs genres musicaux, je voulais voir ce que donnerait de combiner les musiques qu'il y avait et ce qu'on fait de bien aujourd'hui », explique Sahad Sarr, pour qui il est important de promouvoir et fixer le patrimoine immatériel et culturel immense de notre sous-région, mais surtout de raconter nos histoires avec notre propre narratif et nos propres vibrations.
Pour l'artiste militant du panafricanisme, il faut assumer l'autodafé de la bibliothèque coloniale, telle que concevait Valentin Yves-Mudimbe, et écrire nos propres partitions et nos propres aspirations.