Il n'y aura pas de cérémonie pour annoncer la mort de l'ONU. Pas de minute de silence, pas de drapeau en berne. Juste un trou de caisse. Une ligne budgétaire à zéro. Et, peut-être dès juillet, une institution à court de liquidités, paralysée non par ses principes, mais par l'absence de chèques.
L'alerte lancée par António Guterres n'est pas idéologique. Elle est comptable. Un déficit chronique, 1,6 milliard de dollars d'arriérés fin 2025, des contributions obligatoires non versées, des remboursements exigés sur de l'argent qui n'existe pas. Une ONU coincée dans ce que son secrétaire général appelle un «cycle kafkaïen». Franz Kafka, déjà, écrivait sur des portes qui ne s'ouvrent jamais.
La nouveauté, ce n'est pas la crise. C'est son caractère programmé. Car cette asphyxie financière n'est pas un accident du multilatéralisme. Elle est le produit d'un choix politique assumé, au premier rang duquel celui des ÉtatsUnis sous Donald Trump. Réduction des contributions, retraits d'agences, gel de l'aide, mépris affiché pour les mécanismes collectifs. L'ONU n'est plus un forum imparfait : elle devient une variable d'ajustement.
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Ce qui se joue ici dépasse la trésorerie. Depuis 1945, l'ONU repose sur une fiction fondatrice : l'idée que les grandes puissances accepteraient de se lier les mains au nom d'un intérêt supérieur. Or, cette fiction s'est évaporée. Le Conseil de sécurité est paralysé par les vétos croisés de Washington, Moscou et Pékin. Le droit international est invoqué à la carte. La «communauté internationale» n'existe que dans les communiqués.
C'est dans ce vide qu'apparaît le Board of Peace. Officiellement, une instance pragmatique, «results-oriented», plus agile que les institutions jugées obsolètes. Officieusement, une architecture concurrente, pay-to-play, où la paix devient un produit d'investissement. Un milliard de dollars pour un siège permanent. Trump comme président à durée indéterminée. Une charte qui imite celle de l'ONU tout en en effaçant les principes : souveraineté, égalité des États, droits fondamentaux.
Le contraste est brutal. D'un côté, une organisation universelle exsangue, née des ruines de la Seconde Guerre mondiale, prisonnière de sa bureaucratie et de ses équilibres hérités de 1945. De l'autre, un club restreint, assumant la hiérarchie, l'argent comme critère de légitimité et la personnalisation extrême du pouvoir. Là où l'ONU est paralysée par le veto, le Board of Peace est verrouillé par un homme.
Faut-il y voir un simple caprice trumpien ? Ce serait une erreur d'analyse. Le Board de Peace n'est pas une anomalie. Il est le symptôme. Celui d'un monde où la norme collective cède la place à des coalitions ad hoc, où la diplomatie se privatise, où la paix se gère comme un chantier sous-traité. Un monde post-ONU, non parce que l'ONU serait morte, mais parce qu'elle est devenue optionnelle.
Le désordre actuel n'est pas chaotique : il est structuré. Il remplace l'universalité par la sélectivité, le droit par le rapport de force, la règle par la transaction. Les États hésitent : rejoindre le Board, c'est affaiblir l'ONU ; refuser, c'est s'exposer à des représailles commerciales ou politiques. La contrainte n'est plus juridique ; elle est économique.
Nous assistons ainsi à une remise à plat totale de l'architecture mondiale. Non pas une réforme, mais une bifurcation. L'ONU survit, mais marginalisée. Le Board de Peace monte, mais sans légitimité morale. Entre les deux, un vide normatif où prospèrent les puissants.
La question n'est donc pas de savoir si l'ONU peut être sauvée par quelques appels à payer ses cotisations. La question est plus grave : voulons-nous encore d'un monde régi par des règles communes, ou acceptons-nous l'avènement d'un ordre où la paix s'achète et se négocie dans des salons fermés ?
L'histoire jugera. Mais elle retiendra peut-être ceci : l'ONU n'est pas morte d'inefficacité. Elle meurt d'indifférence organisée.