Ile Maurice: Sanjana Gobin-Rambhojun - «Le corps n'a rien à voir avec l'erreur commise»

Depuis la semaine dernière, la vidéo d'un incident de la route circule sur les réseaux sociaux et inspire de nombreux mèmes. On y voit un conducteur en tort sortir de sa voiture, visiblement frustré et en colère, et proférer des jurons à l'adresse d'un autre automobiliste qui, lui, n'a rien fait de mal.

Si son comportement mérite d'être critiqué, la réaction des internautes a rapidement dépassé l'incident lui-même. Au lieu de commenter sa conduite, certains s'attaquent à son apparence, allant jusqu'à le comparer à Anant Ambani, le jeune héritier d'une des familles les plus riches d'Inde, en raison de sa silhouette et de son style. Pour analyser ce phénomène de «body shaming», ses mécanismes et ses effets sur les victimes, nous avons interrogé la psychologue clinicienne Sanjana Gobin-Rambhojun.

On ne critique plus un acte ; on attaque une identité. Mais pourquoi ce mécanisme est-il si courant sur les réseaux sociaux ?

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Psychologiquement, critiquer un acte demande de la nuance, de la distance et un minimum de réflexion. Attaquer une identité, au contraire, procure une satisfaction immédiate. C'est plus simple, plus rapide et émotionnellement plus gratifiant. Sur les réseaux sociaux, l'identité est réduite à une image ou à quelques secondes de vidéo. Le cerveau humain adore les raccourcis cognitifs : il préfère catégoriser plutôt que comprendre.

Le corps devient alors un symbole facile sur lequel projeter colère, mépris ou supériorité morale. Ce mécanisme est renforcé par les algorithmes, qui valorisent les réactions fortes au détriment de la complexité. Plus une attaque est directe, plus elle circule.

Pourquoi humilier quelqu'un sur son corps revient-il à le réduire à un objet ?

Le corps est la partie la plus visible, mais aussi la plus vulnérable de l'identité. Lorsqu'on l'attaque, on contourne l'intellect, l'histoire et la subjectivité de la personne. Psychologiquement, on passe d'un rapport de sujet à sujet à un rapport sujet-objet. Le corps devient alors quelque chose que l'on observe, juge et commente, sans reconnaître qu'il est habité par une personne dotée d'émotions, de limites et de dignité. Cette objectification désactive l'empathie, rendant la violence plus facile.

Le poids semble devenir une «permission sociale de violence». Pourquoi le «body shaming» est-il si toléré par rapport à d'autres formes de discrimination ?

Parce que le poids reste associé à la responsabilité individuelle et à la faute morale. Dans l'imaginaire collectif, être en surpoids serait le résultat d'un manque de volonté ou de contrôle, ce qui rend la violence socialement acceptable. Psychologiquement, cela permet de justifier l'attaque : si la personne est «responsable», alors elle «mérite» la critique. Ce raisonnement ignore totalement les dimensions biologiques, psychologiques, sociales et émotionnelles du rapport au corps. Cette discrimination est tolérée parce qu'elle se présente souvent sous couvert de leçon ou d'humour.

Quels effets le «body shaming» a-t-il sur l'estime de soi et la perception de soi chez la victime ?

Les attaques répétées sur le corps finissent par être intériorisées. Le regard extérieur devient un regard intérieur : la personne commence à se voir à travers les commentaires, même longtemps après leur disparition. Psychologiquement, cela peut fragmenter l'estime de soi : on ne se perçoit plus comme un être global, mais comme un corps problématique. Cela favorise la honte, l'évitement social, l'anxiété et parfois, une relation très conflictuelle avec son propre corps. Le plus destructeur est que cette violence s'inscrit souvent dans la durée, bien après la fin du buzz.

Le rire collecti f masque-t-il souvent une agression collective ?

Oui et c'est l'un des mécanismes les plus puissants de la violence sociale. Le rire crée une illusion d'innocence : il transforme l'agression en divertissement. Psychologiquement, le groupe protège l'individu : chacun se sent moins responsable, moins impliqué. Mais pour la personne ciblée, ce n'est pas un rire abstrait ; c'est une attaque répétée, venant de partout. Le rire collectif désactive la culpabilité tout en amplifiant l'impact de la violence.

Internet donne-t-il l'illusion que la victime n'existe pas ? Quelles conséquences psychologiques cela peut-il avoir ?

Oui. L'écran crée une distance qui affaiblit l'empathie : on ne voit ni les larmes ni la honte ni les conséquences concrètes. Pour la victime, cela peut provoquer un sentiment d'irréalité, de dépersonnalisation, voire l'impression d'être dissoute dans une foule hostile. Cette perte de repères renforce souvent l'isolement et la détresse psychologique.

Même si la personne est en tort dans l'incident, le fait d'être moqué sur son corps est-il justifiable ?

Psychologiquement, la punition doit être liée à l'acte. Le corps n'a aucun rapport avec l'erreur commise. Attaquer le physique est une manière primitive de reprendre du pouvoir et non de réparer une injustice. Cela détourne l'attention du comportement réel et installe une violence disproportionnée. La critique se transforme alors en humiliation.

Que peuvent faire les internautes pour ne pas amplifier la violence en ligne ?

Ils peuvent ralentir et se demander : cela apporte-til quelque chose de juste ou d'utile ? Refuser de partager par automatisme, signaler les contenus humiliants et ramener la discussion sur les faits plutôt que sur les corps. Le simple fait de ne pas participer peut déjà contribuer à réduire la violence.

Si la personne finit en dépression ou souffre de conséquences graves, les internautes qui ont partagé «juste un même» ont-ils une responsabilité morale ?

La responsabilité morale ne dépend pas de l'intention, mais de l'impact. Psychologiquement, dire «je ne voulais pas faire de mal» n'annule pas les effets. La violence collective fonctionne précisément parce que chacun se sent dilué dans la masse. Pourtant, la somme de gestes apparemment légers peut produire des blessures lourdes.

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