Dakar — L'annonce de l'arrivée de Starlink au Sénégal, au début du mois en cours, continue d'alimenter les débats, au-delà de ce que l'on peut attendre des seules performances technologiques de cette solution d'Internet satellitaire.
Plusieurs observateurs attirent l'attention sur les enjeux éthiques et de gouvernance que cette arrivée soulève, au regard notamment du "profil controversé" de son promoteur, Elon Musk, fondateur de SpaceX, dans un contexte mondial marqué par l'imbrication croissante de la politique, de la géopolitique et des rapports de domination symbolique liés à la production du savoir et à la maîtrise des données.
Selon Malick Fall, expert sénégalais et fondateur de Polaris Secure Technologies (Polaris ST), un cabinet de conseil en cybersécurité et cryptologie basé en France, "les discussions autour de Starlink ne peuvent se limiter à la question de la connectivité ou de la réduction de la fracture numérique".
Ce débat, estime-t-il, est à inscrire dans un débat plus large, sur "la place des grandes entreprises technologiques privées dans la gestion d'infrastructures désormais considérées comme stratégiques".
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"Plus que de simples outils techniques, des actifs stratégiques"
"Les controverses entourant le fondateur de SpaceX, connues pour ses prises de position publiques parfois clivantes et son influence sur des infrastructures numériques à l'échelle mondiale, ont ravivé une interrogation centrale : dans quelle mesure l'éthique et la gouvernance d'une entreprise doivent elles peser dans les choix stratégiques de l'État et du citoyen ?", s'est-il interrogé.
Pour le spécialiste, les infrastructures numériques ne sont plus de simples outils techniques. À l'instar des réseaux d'énergie ou de transport, "elles constituent aujourd'hui des actifs stratégiques", en mesure de conditionner "l'accès à l'information, le fonctionnement des services publics, la continuité de l'activité économique et, dans certains cas, la sécurité nationale".
Sur cette base, tranche-t-il, "confier une part significative de la connectivité nationale à une entreprise privée étrangère impose une réflexion approfondie sur la fiabilité de sa gouvernance et la prévisibilité de ses décisions".
L'enjeu pour le Sénégal, affirme-t-il, est de poser la réflexion en s'assurant des capacités de "l'entreprise à respecter durablement les cadres juridiques et institutionnels du pays hôte, ainsi que sur l'existence de mécanismes clairs de contrôle, de transparence et d'audit".
"Les débats autour du fondateur de SpaceX rappellent que les orientations d'un acteur technologique peuvent être influencées par des choix personnels, économiques ou géopolitiques, parfois indépendants des intérêts des États utilisateurs", a encore fait valoir Malick Fall.
Le défi de la régulation
Il a également fait le parallèle avec les controverses internationales ayant entouré, par le passé, le déploiement des technologies 5G chinoises en Occident. L'expert a notamment pointé les considérations éthiques qui "englobent également la gestion des données des utilisateurs, l'arbitrage entre impératifs commerciaux et responsabilités sociétales, ainsi que la coopération avec les autorités publiques en cas de crise ou de conflit". "Autant de questions qui touchent directement à la souveraineté numérique et à la protection des citoyens", a-t-il relevé.
Aux fins de son analyse, l'adoption d'infrastructures numériques stratégiques "suppose une vigilance accrue afin d'éviter toute dépendance excessive à des décisions prises hors du cadre légal national".
Cette exigence de gouvernance et de redevabilité ne concerne d'ailleurs pas uniquement les nouveaux entrants comme Starlink. Elle doit s'appliquer également aux opérateurs historiques, sous la supervision des autorités de régulation et de contrôle telles que l'Autorité de régulation des télécommunications et des postes (ARTP), la Commission de protection des données personnelles (CDP) ou la Direction de la cybersécurité et de la sécurité des systèmes d'information (DCSSI), a-t-il fait savoir.
Le fondateur de Polaris Secure Technologies (Polaris ST) met en garde contre le risque "d'ignorer les enjeux de gouvernance au nom de l'urgence technologique ou du rattrapage numérique". L'État sénégalais doit "trouver un équilibre pragmatique" entre l'exploitation d'innovations capables de répondre à des besoins réels de connectivité et l'encadrement strict de leur déploiement par des règles "claires, opposables et conformes à l'intérêt général".
Interrogé par l'APS, l'expert et essayiste Mandiaye Diallo rappelle également que toute technologie comporte toujours des aspects positifs, mais aussi des risques et des inconvénients. "Starlink ne fait pas exception". Dans les zones les plus connectées du pays, notamment à Dakar, l'accès à Internet -- et plus précisément l'achat de données -- "est extrêmement coûteux au regard du PIB par habitant", a-t-il signalé.
Faire de cette technologie une "solution d'appoint, encadrée, limitée dans le temps"
Dans les zones rurales ou reculées, "la situation est encore plus critique : il n'y a parfois tout simplement aucune connexion, ou alors un signal extrêmement faible", note M. Diallo, auteur de l'ouvrage "La Quatrième Blessure : pourquoi l'Afrique doit gagner la guerre numérique", sorti en 2026 et consacré aux enjeux du numérique sur le continent. Il martèle que "si Starlink permet réellement de réduire cet Apartheid numérique, en améliorant l'accès au signal et en baissant le coût des données, cela représenterait un avantage majeur pour le Sénégal".
Au chapitre des inconvénients, Mandiaye Diallo a insisté sur l'externalité de la technologie offerte par Starlink, qui repose sur une "infrastructure entièrement satellitaire. Aucun réseau local à construire, aucune fibre à déployer : le matériel, le support, les satellites, la maintenance -- tout est externe". Il déplore le fait également que cette technologie satellitaire ne prévoit "aucun transfert de technologie, aucune montée en compétence locale, aucun partage de savoir-faire stratégique, faisant allusion à une régulation extrêmement complexe, du fait que les infrastructures spatiales sont hors de notre juridiction territoriale".
Il note par ailleurs que contrairement aux opérateurs nationaux qui, malgré leurs limites, restent créateurs d'emplois locaux, Starlink entraînera "une quasi-absence de création d'emplois significatifs au Sénégal". L'essayiste s'est aussi interrogé sur la contribution fiscale de Starlink à l'économie nationale.
Selon lui, il ne s'agit pas de rejeter la technologie, mais d'être "lucide, stratégique et responsable", notant que Starlink est une technologie puissante, avec des avantages réels, mais "potentiellement très dangereuse si elle est adoptée sans vision d'ensemble". "Starlink ne doit jamais devenir la colonne vertébrale numérique du Sénégal. Elle doit être une solution d'appoint, encadrée, limitée dans le temps", a insisté l'essayiste.