Ile Maurice: Boucler le mois sans se faire dévorer

10 Février 2026

L'année 2026 a démarré comme elle avait fini : sous tension. En effet, selon les dernières données publiées par Statistics Mauritius, en janvier, les prix reprennent leur ascension. L'indice des prix à la consommation (IPC) a grimpé de 0,9 % en un mois, passant de 108,2 en décembre à 109,1. Cette poussée nette rappelle que l'inflation n'a pas dit son dernier mot.

Sur un an, l'accélération est encore plus frappante. L'inflation year-on-year atteint 3,9% en janvier contre 1,9% à la même période l'an dernier. Autrement dit, il a presque doublé. L'inflation dite headline, calculée sur la moyenne annuelle (comparaison de 12 mois glissants), confirme la tendance : 3,8% sur la période se terminant en janvier contre 3,3% un an plus tôt.

Même les indicateurs censés isoler le «vrai» coeur de la hausse des prix restent au rouge. Ainsi, l'inflation CORE1 - qui met de côté l'alimentation, les boissons, le tabac et les intérêts sur les prêts immobiliers - s'établit à 4,3 % en janvier 2026 contre 3,0 % en janvier 2025. L'inflation CORE2, encore plus restrictive (elle exclut aussi l'électricité, le gaz, les combustibles et les prix subventionnés par l'État), atteint 5,6 %, contre 6,0 % un an plus tôt. Sur 12 mois, la CORE1 grimpe à 4,2 % (contre 2,0 %) et la CORE2 bondit à 6,4 % contre 3,8 % l'année précédente.

Dans le détail, certaines hausses frappent plus fort que d'autres. Les services d'éducation enregistrent la plus forte progression mensuelle (+3,7 %), devant les assurances et services financiers (+3,5 %). Le poste logement, eau, électricité, gaz et combustibles augmente par +2,0 % tandis que la santé progresse par +1,3 %. Les biens et services personnels, la protection sociale et divers services montent par +1,2 %, l'ameublement et l'entretien du foyer par +0,8 %, et les produits alimentaires et boissons non alcoolisées par +0,7%.

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Ailleurs, la hausse est plus discrète : restaurants et hébergement (+0,5%), habillement et chaussures (+0,4%), alcool et tabac (+0,3%). En revanche, trois divisions restent figées: transport, information et communication, et loisirs, sports et culture, sans variation notable entre décembre 2025 et janvier 2026.

Dernier signal et pas des moindres: même en enlevant l'alcool et le tabac, l'inflation ne bouge pas d'un millimètre. L'indice «toutes divisions hors alcool et tabac» progresse lui aussi de +0,9%, de 107,7 à 108,7. Cela montre que la hausse de janvier n'est pas un accident statistique ni une flambée isolée : elle s'appuie sur plusieurs postes du quotidien et donc, sur plusieurs lignes du budget des ménages.

Ainsi, de nombreux foyers commencent à ressentir le poids de l'inflation dans leur vie quotidienne. Qu'ils aient des enfants ou non, qu'ils travaillent dans le secteur public ou privé, qu'ils soient salariés expérimentés ou jeunes diplômés, un constat s'impose : le coût de la vie augmente plus vite que les revenus.

En 2026, la compensation salariale annoncée - Rs 635 par mois pour les salariés percevant jusqu'à Rs 50 000 - devait atténuer l'impact de l'inflation. Mais pour une large partie de la population, ce montant apparaît déjà insuffisant face à la hausse continue des prix, renforçant le sentiment d'un décalage persistant entre les annonces officielles et la réalité quotidienne.

Depuis plusieurs années, les dépenses essentielles, notamment alimentation, logement, transport et électricité, grignotent une part toujours plus importante des revenus. Faire ses courses, payer un loyer ou rembourser un prêt immobilier est devenu un exercice d'équilibriste. Longtemps considérée comme le socle de la stabilité sociale, la classe moyenne se sent aujourd'hui fragilisée. Ce phénomène touche toutes les catégories : familles monoparentales, couples avec enfants, jeunes actifs comme retraités.

Compensation salariale insuffisante

Depuis janvier 2026, une compensation salariale a été allouée aux travailleurs percevant des revenus modestes. Sur le papier, la mesure vise à amortir le choc inflationniste. Dans les faits, elle peine à convaincre. Pour de nombreux salariés, l'augmentation est rapidement absorbée par la hausse des prix. Les factures mensuelles continuent de grimper et la compensation est davantage perçue comme un rattrapage partiel que comme un réel gain de pouvoir d'achat.

La situation est particulièrement difficile pour ceux dont le salaire est resté figé pendant plusieurs années. Le coût croissant de la vie, combiné à un pouvoir d'achat stagnant, génère un stress financier permanent. Chaque mois impose des choix douloureux entre dépenses essentielles et loisirs souvent sacrifiés.

Fonction publique : ajustements étalés dans le temps

Dans la fonction publique, des ajustements salariaux sont également prévus, mais leur mise en œuvre est échelonnée. Une partie des augmentations sera versée en 2026, le reste en 2027. Si certaines allocations sont intégralement appliquées dès cette année, de nombreux fonctionnaires estiment que ce phasage réduit l'impact immédiat des mesures.

Entre-temps, les dépenses continuent d'augmenter. Pour les ménages dépendant d'un seul salaire public, l'attente est longue et l'ajustement des revenus ne suit pas le rythme des contraintes financières. Un paradoxe récurrent : des mesures sont annoncées, mais leur effet concret sur le quotidien demeure limité tant que l'inflation progresse.

Fin progressive des allocations CSG

À cette pression s'ajoute la réduction progressive des allocations liées à la Contribution sociale généralisée (CSG). Initialement présentées comme temporaires, ces aides diminueront graduellement jusqu'à leur disparition prévue en 2027, sauf pour les bénéficiaires inscrits au Registre social.

Pour de nombreux ménages ne répondant pas aux critères de vulnérabilité extrême, cette baisse représente une perte nette de revenus, fragilisant davantage des budgets déjà sous tension.

Secteur privé : une pression constante

Dans le secteur privé, notamment dans les secteurs régulés, les hausses salariales restent modestes. Elles ne compensent pas l'augmentation continue des charges fixes. Les revenus progressent lentement tandis que le coût de la vie poursuit inexorablement sa hausse.

Le logement demeure l'un des postes de dépense les plus lourds : loyers élevés, prix de l'immobilier hors de portée pour de nombreux jeunes actifs et crédits à long terme rendent l'accès à un logement stable de plus en plus difficile. Même pour les ménages sans enfants, se loger correctement implique des sacrifices financiers importants.

Des choix de plus en plus contraints

Sous la pression économique, de nombreux foyers revoient leurs priorités. Loisirs, vacances et projets d'épargne passent au second plan. Les familles avec enfants ressentent particulièrement cette tension, entre frais scolaires, dépenses alimentaires et coût du logement.

Les jeunes actifs font face à une équation complexe : des salaires qui progressent lentement et un marché immobilier largement inaccessible. Beaucoup retardent l'achat de leur premier logement ou la constitution d'une épargne, nourrissant un sentiment d'insécurité financière durable.

Un malaise qui persiste

Pour plusieurs experts, les mesures annoncées sont nécessaires mais insuffisantes. Elles ne s'attaquent pas au problème structurel : le déséquilibre persistant entre l'évolution des revenus et celle du coût de la vie. Un ajustement durable devrait combiner plusieurs leviers : revalorisation progressive des salaires, maîtrise des prix des biens essentiels et soutien ciblé aux ménages les plus vulnérables.

Dans l'immédiat, la perception dominante reste celle d'un fossé entre les statistiques officielles et la réalité vécue. Malgré les compensations et les aides transitoires, de nombreux citoyens constatent que leur pouvoir d'achat stagne, voire recule, tandis que les dépenses contraintes continuent d'augmenter. Le constat est sans appel : boucler les fins de mois devient un exercice de plus en plus précaire. Pour de nombreuses familles, adapter les revenus au rythme de l'inflation n'est plus une revendication mais une urgence.

Interrogé sur la manière dont l'entreprise prend en compte l'inflation et la hausse du coût de la vie dans sa politique salariale, un directeur des ressources humaines explique que l'entreprise suit de près l'évolution des prix et s'efforce de protéger ses employés. Toutefois, la politique salariale dépend toujours de la capacité de l'entreprise à payer, souligne-t-il. La masse salariale constitue une part importante du coût de production, et la compétitivité de l'entreprise en dépend.

Il précise que des révisions salariales fréquentes ne constituent pas forcément la solution, car elles peuvent peser sur la trésorerie et fragiliser certaines entreprises, notamment les PME. Concernant le pouvoir d'achat, il reconnaît que la seule compensation salariale ne suffit pas toujours face à la hausse du coût de la vie, qui évolue en même temps que les besoins et les modes de consommation. «La valeur de l'argent change. Les consommations changent, tout comme les besoins.»

[Témoignages] Boucler ses fins de mois : un exercice de funambule

Désiré Carron, mère de famille : «Je m'endette»

«La vie est chère. Je vis avec mes enfants et mon petitfils, qui n'a pas de père. Mon salaire ne suffit plus. Entre la nourriture et les factures, je m'endette. Les prix changent presque tous les jours. Parfois, j'aimerais acheter un fastfood,mais je préfère garder cet argent pour un repas en famille. Mes chaussures sont cassées et je n'ai pas les moyens d'en acheter d'autres.»

Ashad Emambux, père de famille : «Pas viable»

«La vie est très difficile. Aujourd'hui, avec Rs 2 000 en poche, lorsque l'on va au supermarché, on arrive à peine à acheter le strict nécessaire. J'ai quatre enfants. Avant, on recevait la CSG pour eux. Maintenant tout est coupé. Avec un seul salaire minimum pour une famille de six personnes, ce n'est pas viable. Le gouvernement doit revoir la situation.»

Une infirmière du service public : «Payer le loyer ou sacrifier les activités des enfants»

«Depuis deux ans, je vois les prix monter plus vite que mon salaire. La compensation annoncée de Rs 635 pour ceux qui gagnent jusqu'à Rs 50 000 ne couvre même pas une semaine de courses. Entre le lait, les couches, le transport et l'électricité, je termine le mois à découvert. Je dois choisir entre les activités des enfants et le paiement du loyer.»

Un enseignant dans un collège d'État : «Les frais scolaires 'invisibles' s'accumulent»

«Mon salaire est resté presque figé alors que tout augmente. Les frais scolaires 'invisibles' s'accumulent : cahiers, uniformes, sorties, cours particuliers. On parle d'ajustements échelonnés mais quand une partie seulement arrive en 2026 et le reste en 2027, l'effet immédiat est faible. Pendant ce temps, l'inflation continue et notre pouvoir d'achat recule.»

Une policière : «Vacances et loisirs relégués»

«Je travaille en horaires décalés et pourtant, je n'arrive plus à épargner. Le coût du logement est devenu la dépense la plus lourde : loyer élevé, crédit difficile. Même sans luxe, on se serre la ceinture. Les vacances et les loisirs passent après. Quand un enfant tombe malade ou qu'il faut payer une réparation, c'est le stress financier assuré.»

Un employé d'une municipalité : «On est tout de même fragilisé»

«Les factures augmentent tous les mois : eau, internet, électricité, transport. À la maison, on compte chaque dépense. Et avec la baisse progressive de certaines allocations CSG, on perd un filet de sécurité. Nous ne sommes pas 'vulnérables' selon les critères mais on est quand même fragilisés.»

Un fonctionnaire aux ressources humaines d'un ministère : «Décalage entre annonces et réalité»

«Nous sommes conscients du décalage ressenti entre les annonces et la réalité. L'État a opté pour un phasage afin de respecter les contraintes budgétaires mais cela réduit l'impact à court terme. Nous travaillons sur des mécanismes de soutien : facilités de paiement, avances sur salaire encadrées et orientation vers des services d'accompagnement social. L'objectif est de protéger le pouvoir d'achat, surtout des familles.»

Un directeur des ressources humaines d'un corps parapublic : «Repenser la politique salariale»

«L'inflation oblige à repenser la politique salariale. Nous étudions des révisions plus fréquentes, au-delà des ajustements ponctuels et des avantages ciblés (transport, santé, aides pour la garde). La compensation ne doit pas être un simple rattrapage symbolique : elle doit se traduire en gain réel. Nous privilégions aussi le dialogue avec les syndicats et mettons en place des dispositifs pour les employés en difficulté financière.»

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