Sénégal: Souveraineté alimentaire - Le pays face à l'épreuve du réel

11 Février 2026

Terres arables, ressources hydriques, ensoleillement abondant et jeunesse nombreuse : le Sénégal dispose de solides atouts pour assurer son autosuffisance alimentaire. Pourtant, nourrir durablement l'ensemble de sa population demeure un défi majeur. Cette contradiction a été au coeur des échanges lors de la première édition des grandes rencontres du quotidien national « le soleil », tenue le 10 février 2025 à Dakar, où responsables politiques, experts et acteurs du monde rural ont confronté diagnostics et propositions afin de faire passer les ambitions affichées à l'épreuve des réalités du terrain.

Organisée sous l'égide du quotidien national Le Soleil, cette première édition s'est articulée autour du thème : « Agriculture, souveraineté alimentaire et économie rurale à l'horizon 2050 ». Autour du ministre de l'Agriculture, Mabouba Diagne, se sont réunis décideurs publics, experts sectoriels, responsables d'institutions et représentants du monde rural, dans le cadre d'un forum inédit visant à approfondir et structurer le débat national sur l'avenir agricole du pays.

Pour le directeur général du quotidien national « le soleil », Lamine Niang, l'initiative dépasse largement la simple couverture médiatique. Elle s'inscrit dans une mission d'intérêt public : « interroger l'actualité, en éclairer les enjeux et la mettre en perspective afin de servir les citoyens et l'avenir du pays ». L'événement a également coïncidé avec le lancement du magazine Rétrospective 2025, consacré aux faits marquants de l'année écoulée dans des secteurs clés tels que l'administration, l'éducation, les hydrocarbures ou encore le BTP.

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Depuis 2025, l'agriculture sénégalaise s'est engagée dans une dynamique de transformation reposant sur quatre piliers fondamentaux : la mécanisation, l'amendement organique des sols, les rotations culturales et l'intégration des outils numériques. En l'espace de dix-huit mois, des résultats encourageants ont été enregistrés dans plusieurs filières, selon le ministre Mabouba Diagne. Les producteurs disposent désormais, via leurs téléphones portables, d'informations en temps réel sur les itinéraires techniques, les rendements attendus et les exigences du marché.

La crise de la Covid-19 a, à cet égard, joué un rôle de révélateur. Grâce à une mobilisation financière exceptionnelle de 500 milliards de francs CFA pour la riposte sanitaire et 1 200 milliards injectés dans l'économie, le Sénégal a pu éviter une rupture majeure d'approvisionnement pendant près de onze mois. Cette expérience a conduit plusieurs experts à recommander la constitution d'au moins cinq mois de réserves stratégiques afin de mieux anticiper les crises futures. « Comment faire en sorte que les chiffres annoncés se traduisent concrètement dans la vie quotidienne des producteurs ? », s'est interrogé Lamine Niang.

Six freins structurels à lever

Directeur général de l'Agence Nationale d'Insertion et de Développement Agricole (ANIDA), Sémou Diouf a livré un diagnostic sans complaisance, mettant en évidence six freins majeurs à l'atteinte de la souveraineté alimentaire. Le premier est la forte dépendance à la pluviométrie. A l'en croire, « près de 80 % des agriculteurs ne travaillent que trois à quatre mois par an, durant la saison des pluies », une situation économiquement intenable soutient-t-il.

Le deuxième frein concerne la maîtrise de l'eau. Sur un potentiel irrigable estimé à plus de « 400 000 hectares, moins de 60 000 sont actuellement aménagés », creusant un retard structurel préoccupant, souligne-t-il. Troisième obstacle : C'est l'émiettement des exploitations agricoles. Majoritairement familiales et de petite taille, elles reposent encore largement sur la traction animale, loin des standards de l'agriculture moderne.

À ces difficultés s'ajoute la précarité foncière. Faute de titres de propriété formels, de nombreux agriculteurs sont exclus du crédit bancaire, ce qui limite fortement leurs capacités d'investissement. Cinquième facteur aggravant, dira-t-il, c'est la dégradation progressive des écosystèmes sous l'effet du changement climatique, marquée notamment par la salinisation des sols et la désertification. Enfin, l'exode rural des jeunes prive le secteur d'une main-d'oeuvre indispensable. Perçue comme pénible et peu rentable, l'agriculture peine à attirer une nouvelle génération pourtant essentielle à sa modernisation.

Des solutions engagées, mais un effort à intensifier

Face à ces blocages, plusieurs réponses sont en cours de déploiement. Le programme des Compagnies Agricoles Communautaires (CAC), soutenu par la Banque mondiale, ambitionne de créer des pôles agricoles de 1 000 à 5 000 hectares afin de former et d'insérer durablement les jeunes et les femmes. Les premières réalisations concrètes sont attendues à partir de 2026.

De son côté, l'ANIDA revendique la création de 582 fermes modernes à travers le pays, ayant permis l'insertion de 47 000 personnes. Un résultat encore modeste au regard d'un besoin estimé à plus de deux millions d'actifs.

Autre enjeu central : la transformation locale des produits agricoles. Exporter des matières premières brutes, comme l'arachide, sans capter la valeur ajoutée issue de leur transformation demeure un paradoxe majeur. Les experts plaident pour la généralisation d'unités de transformation primaire au niveau des producteurs et des coopératives.

Sur le plan budgétaire, le décalage reste frappant. Alors que l'agriculture est régulièrement présentée comme un pilier du développement national, elle ne bénéficie pas de 10 % du budget de l'État. Plusieurs intervenants ont ainsi appelé à une dotation exceptionnelle de 3 000 milliards de francs CFA, étalée sur plusieurs années, afin de financer la maîtrise de l'eau, la production de semences de qualité et l'extension des campagnes agricoles.

Une ambition à inscrire dans la durée

Au-delà des enjeux agricoles, les Grandes Rencontres du Soleil ambitionnent de s'inscrire durablement comme un espace de réflexion et de construction collective. « Il ne s'agit pas de désigner des coupables, mais de comprendre les enjeux et de faire émerger des solutions », a rappelé Lamine Niang. D'autres thématiques économie, santé, éducation, innovation seront abordées lors des prochaines éditions. La question posée lors de cette première rencontre demeure entière : comment concilier les performances affichées par l'État avec la réalité quotidienne de millions d'agriculteurs qui travaillent quelques mois par an pour nourrir le pays toute l'année ? Pour les participants, la réponse passe par des investissements massifs, des réformes foncières effectives et une agriculture pensée avant tout par et pour ceux qui la font vivre.

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