Sénégal: Chronique de l'improviste - Trois lieux, trois drames, une même faillite

12 Février 2026
opinion

On croyait avoir tout vu, jusqu'à ce que le spectacle grotesque de nos propres dérives se déroule, en trois actes bien distincts mais profondément symptomatiques d'un pays qui n'en finit plus de se trahir lui-même.

Tout commence en France. Un ressortissant de l'hexagone est interpellé pour des faits d'exploitation sexuelle de mineurs. De fil en aiguille, les enquêteurs découvrent que l'ignominie n'a pas de frontières et qu'elle dispose d'un réseau bien huilé. Une commission rogatoire internationale traverse la Méditerranée et atterrit au Sénégal. La Division des Investigations enquête. Quatorze individus sont interpellés. L'un d'eux confesse son orientation sexuelle, son statut d'infecté VIH et reconnait avoir sciemment contaminé d'autres hommes, dont certains sont désormais séropositifs.

Le deuxième acte, lui se déroule sous l'éclairage blafard de la justice sénégalaise, dans les locaux dédiés aux interrogatoires. Après le dépôt d'une plainte, et son exploitation, douze hommes sont interpellés à Keur Massar, par la gendarmerie, pour des faits qui, sur le papier relèvent d'une infraction pénale grave. Le communiqué de la brigade de recherches ne lésine pas sur les termes. Association de malfaiteurs, rapports sexuels non protégés et mise en danger de la vie d'autrui.

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La nouvelle est troublante. Pas seulement dans son contenu sordide, mais parce qu'elle nous confronte à une évidence que certains préfèrent balayer d'un revers de main moralisateur. La responsabilité individuelle existe bien au-delà des discours politiques et des postures sociales. Elle ne disparaît pas sous prétexte de contexte social, d'appartenance ou de trajectoire personnelle.

On peut analyser, expliquer, contextualiser. Lorsqu'une personne sait, se tait et expose volontairement autrui à un virus potentiellement mortel, elle ne commet pas une maladresse. Elle pose un acte. Et cet acte engage pleinement sa responsabilité pénale et morale. Il faut le dire sans trembler, même si cela dérange. Le mensonge sanitaire n'est pas une opinion. C'est une faute grave. Aucun débat identitaire, aucune outrance morale inverse ne peut effacer ce fait simple.

On ne joue pas avec la vie des autres. Réduire cette affaire à une querelle de valeurs ou à un débat de mœurs est une facilité commode, mais dangereuse. Ici, ce qui est en cause, c'est une transgression humaine élémentaire, une rupture consciente du pacte minimal qui lie les individus dans une société.

Cette affaire révèle aussi une hypocrisie plus vaste, moins visible, et peut-être plus destructrice encore. Car pendant que l'on exhibe des coupables, que l'on s'indigne à grand renfort de commentaires enflammés, c'est toute une politique de santé publique qui se fissure en silence. La stigmatisation agit comme un poison lent. Elle dépasse largement le cadre judiciaire. Elle atteint, par ricochet, des milliers de personnes vivant avec le VIH, souvent dans la discrétion, parfois dans la peur, toujours dans une grande vulnérabilité sociale.

À force de transformer chaque fait pénal en procès moral global, on fabrique un effet pervers redoutable. Des personnes infectées hésiteront désormais à se faire dépister. D'autres interrompront leur suivi médical. Certaines choisiront le silence plutôt que l'exposition. Le mécanisme est connu, documenté, et pourtant toujours ignoré. La peur du rejet entraîne un recul du dépistage volontaire, des ruptures de traitement, des contaminations cachées. Autrement dit, exactement l'inverse de ce que devrait produire une politique sanitaire responsable.

Une stratégie efficace contre le VIH repose sur la confiance, l'anonymat, l'accès aux soins et la protection des patients. Elle s'effondre dès que la peur s'installe. Et ce pays joue dangereusement avec ce feu-là, oscillant entre indignation spectaculaire et imprévoyance sanitaire.

Ce deuxième acte met également en lumière notre propension à théâtraliser la morale quand elle sert certains discours, et à la balayer quand elle dérange des récits préconçus. Mais si la justice fait son travail, en tout cas, il faut l'espérer, elle aura au moins démontré que dans une société, le mensonge sanitaire et la mise en péril volontaire de vies ne sont pas des thèmes de conversation mais des infractions à traiter avec toute la rigueur qu'elles méritent.

Le troisième acte, s'est joué à ciel ouvert, sur le bitume et les pavés de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, en proie à la colère étudiante. À la faveur de tensions, principalement liées au non-versement de bourses d'études et au dysfonctionnement des services universitaires, des affrontements ont éclaté entre étudiants et forces de l'ordre.

La colère ne date pas de ce jour-là. Elle s'est accumulée, lentement, au rythme des retards de paiement des bourses, du versement ou non des rappels, de l'incertitude permanente qui encadre la vie étudiante. Dans cet espace où la précarité n'est plus une exception mais une condition durable, la tension était devenue palpable. Les manifestations ont commencé comme tant d'autres avant elles. Marches, slogans, rassemblements. Puis, comme souvent, le curseur a basculé.

Dans des bureaux éloignés du tumulte, on a décidé que la situation relevait désormais de l'ordre public et non plus du dialogue. Les forces de l'ordre ont pénétré à l'intérieur même du campus. Les gaz lacrymogènes ont envahi résidences, amphithéâtres, couloirs. La panique s'est propagée. Les étudiants ont couru, trébuché, suffoqué. La frontière entre maintien de l'ordre et démonstration de force a été franchie sans état d'âme. Les affrontements ont dégénéré.

Barricades improvisées, jets de pierres, charges, replis désordonnés. Et au bout de cette spirale, un corps. Un étudiant est mort. Peu importe, au fond, les expertises à venir, les communiqués prudents, les formulations juridiques. Il est mort dans un espace censé le protéger, au nom d'un État incapable de désamorcer une crise autrement que par la contrainte.

Comme si ce drame ne suffisait pas, une décision administrative est tombée, sèche et brutale. Les étudiants sont sommés de quitter le campus, immédiatement, celui-ci devant être fermé. Une injonction hors-sol, presque cynique, quand on connaît la réalité de leurs conditions de vie.

Beaucoup n'ont ni logement alternatif, ni ressources familiales disponibles, ni moyens financiers pour se reloger en urgence. Certains vivent déjà à plusieurs dans des chambres exiguës, survivent avec des bourses irrégulières, mangent une fois par jour quand les restaurants universitaires fonctionnent. Fermer le campus sans solution, c'est projeter des milliers de jeunes dans une précarité encore plus violente, et transformer une crise universitaire en crise sociale ouverte

Les détours sémantiques et les aménagements discursifs des autorités n'y changeront rien. Ces affrontements ont été violents, ils ont dégénéré, et un étudiant a perdu la vie dans un endroit qui devrait être un lieu d'émancipation et non un champ de bataille.

Face à la clameur publique et à l'indignation des populations, le gouvernement décide alors d'organiser un point de presse censé apaiser. Il a surtout révélé l'ampleur du fossé. Quatre ministres alignés, mines graves, vocabulaire calibré, promesse d'enquête « rapide et transparente ». La République parlait.

Mais dehors, la colère, elle, n'avait plus envie d'écouter. Dans les cercles proches du pouvoir, on a salué « la fermeté » et « le sens des responsabilités ». Comme si la fermeté pouvait servir d'épitaphe à l'étudiant Abdoulaye Ba. Comme si l'annonce d'une enquête suffisait à recoller une vie brisée. Le discours sécuritaire a été brandi comme un bouclier. Il fallait bien « rétablir l'ordre ». L'ordre, toujours l'ordre. La vie, ensuite.

Sur les réseaux sociaux, la sentence a été plus cinglante. Beaucoup ont vu dans cette sortie gouvernementale une opération de déminage, pas un acte de vérité. Trop de conditionnels, aucune responsabilité. À écouter certains ministres, on aurait presque cru que les gaz lacrymogènes s'étaient invités seuls sur le campus.

Les organisations de défense des droits humains réclament une enquête indépendante. Les étudiants parlent de plaintes. Les familles, elles, parlent de deuil. Ce point de presse n'a pas réussi à dissiper, cette impression tenace que l'État s'exprime mieux qu'il ne s'excuse. La conférence n'a pas éteint l'incendie. Elle a simplement changé la nature des flammes.

Ces drames n'ont, en apparence, rien de commun. Ils parlent pourtant le même langage. Celui d'une société qui préfère réagir brutalement plutôt que prévenir intelligemment. Punir spectaculairement plutôt que protéger durablement. D'un côté, des individus qui ont choisi le mensonge sanitaire au mépris de vies humaines.

De l'autre, des institutions qui laissent la colère s'enkyster jusqu'à ce qu'elle explose, puis s'étonnent des dégâts. On admet bien que ce pays ne manque ni de lois, ni de forces, ni de discours. Il manque de cohérence morale et politique. Tant que l'on criminalisera sans protéger, tant que l'on maintiendra l'ordre sans gouverner, tant que l'on s'indignera après coup sans corriger les mécanismes qui produisent ces drames, continueront de se succéder avec une régularité presque administrative.

Et ce pays, qui aime tant se proclamer modèle de stabilité démocratique, risque fort d'apprendre à ses dépens, que l'absence de chaos apparent n'est pas la preuve d'une société saine. Et c'est sans doute là, bien plus que dans les violences visibles, que réside le véritable danger.

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