Le vétéran de l'audiovisuel sénégalais publie Le Silence de Dieu, un album entièrement interprété par une intelligence artificielle. Figure emblématique de l'audiovisuel sénégalais, Aziz Coulibaly, connu sous le nom de Dabakhia, a porté plusieurs casquettes : animateur historique à la RTS, manager fondateur du groupe Positive Black Soul, responsable des programmes musicaux de Sud FM, directeur général de RTJTV.
Aujourd'hui, à plus de 40 ans, il franchit une nouvelle étape artistique en publiant Le Silence de Dieu, un album entièrement interprété par une voix générée par intelligence artificielle (IA). Une première au Sénégal. Dans cet entretien, celui qui anime toujours une émission quotidienne de 14 h à 16h sur Sen Radio 98.5 revient sur ce projet innovant et sur sa vision d'une musique qui éduque plutôt qu'elle ne divertit.
De l'écriture spontanée à la découverte de l'IA
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Interrogé sur l'influence de son parcours sur son identité artistique actuelle, Aziz Coulibaly répond avec simplicité : « Je pense que c'est venu tout seul ». L'écriture, dit-il, s'est imposée à lui de manière presque surprenante, à travers des poésies et des textes notés sur son téléphone ou son blog. La révélation viendra d'un ami qui transforme l'un de ses textes en chanson grâce à un logiciel d'IA. Curieux et passionné d'innovation, Aziz Coulibaly explore l'outil et commence à mettre en musique ses écrits pour les partager avec son entourage. Les retours sont positifs, l'encouragent à poursuivre.
« C'est une inspiration personnelle », insiste-t-il. Ses chansons, aux paroles profondes, parlent de la vie, du comportement humain, de Dieu, du prophète, de ses parents qui sont ses références. « Peut-être est-ce ma spiritualité, ma sagesse qui me poussent à écrire », avance-t-il, expliquant que ses textes naissent souvent de faits observés, de discussions ou de prêches religieux.
Passer de l'ombre à la lumière, une question de message, pas de carrière
Après des décennies à produire et manager dans l'ombre (RTJ TV, Media777, Akon Live Africa), pourquoi se lancer dans une création musicale personnelle ? « Je ne cherche pas la lumière d'une carrière professionnelle musicale, non. Je le fais juste par passion », affirme-t-il.
La motivation est autre. C'est celui de porter un message. Déçu par les textes de nombreuses musiques actuelles qu'il juge peu instructifs, trop centrés sur l'ambiance ou le commercial, il décide d'utiliser son don d'écriture. « Pourquoi laisser mes textes dormir dans mon téléphone ? » se demande-t-il après avoir perdu plusieurs écrits en changeant d'appareil. Encouragé par des proches, notamment Doug E Tee, de Positive Black Soul, il décide de commercialiser ses chansons sur les plateformes de streaming.
Son objectif n'est pas financier. « Je ne regarde même pas mon compte pour voir si je gagne de l'argent », confie-t-il. L'essentiel est que « les gens écoutent et apprennent quelque chose ». Il espère que les médias l'aideront à diffuser ses chansons pour que les Sénégalais « écoutent pour apprendre, pour essayer de changer ou de corriger leur comportement ». Pour lui, la musique, loisir universel, est un vecteur d'éducation idéal.
Le Silence de Dieu, pourquoi l'Intelligence Artificielle ?
Le choix d'une voix d'IA pour interpréter son album spirituel peut surprendre. Aziz Coulibaly l'explique par des contraintes pratiques et une volonté de focalisation. « Je n'ai pratiquement pas le temps » pour les concerts, tournées et répétitions qu'exigerait une carrière de chanteur, dit-il. À son âge, il préfère se concentrer sur sa famille.
L'IA s'est imposée comme l'outil parfait pour réaliser sa vision musicale sans ces contraintes. Il compose la musique, écrit les textes, et guide l'IA pour le chant. Cette technologie lui offre la liberté de créer et de diffuser son message sans avoir à endosser le rôle de performeur.
Un message de patience et de foi pour la jeunesse
À travers Le Silence de Dieu, décrit comme des « prières musicales », Aziz Coulibaly souhaite transmettre un message de « patience » et de foi à la jeunesse sénégalaise et africaine. « Dieu n'est pas silencieux », affirme-t-il, répondant à l'impatience et à la soif de succès immédiat qu'il observe.
« Les jeunes sont pressés. Ils veulent avoir de l'argent, réussir, avoir le buzz », constate-t-il, opposant cette frénésie à sa propre philosophie : « J'ai tout fait avec passion, je n'ai jamais été pressé ». Il compare la réponse de Dieu à une construction qui prend du temps, de la fondation à l'élévation, et invite à vivre « normalement sans pression ». Il évoque aussi, avec prudence, un texte politique inédit qui critique une tendance générale à « sanctionner » plutôt qu'à « choisir » en politique, citant des exemples internationaux.
L'avenir de la musique africaine : s'adapter à la technologie
Du hip-hop des années 90 à l'ère de l'IA, Aziz Coulibaly a vu la scène musicale évoluer. Pour lui, l'avenir de la musique africaine passe par l'adaptation aux nouvelles technologies. « Les musiciens et les chanteurs doivent s'adapter », prévient-il, rappelant que l'IA influence déjà la production depuis longtemps (traitement vocal en studio).
Lui qui se présente comme « le premier Sénégalais à sortir un album interprété par IA sur les plateformes légales » constate que cette tendance s'accélère, avec des titres créés par IA devenant viraux, comme lors de la dernière Coupe d'Afrique des Nations (CAN). Son album, salué par un grand artiste sénégalais pour sa qualité musicale et textuelle, est pour lui la preuve que la technologie, bien utilisée, peut servir une création profonde et sincère. À l'image de Césaria Evora ou Youssou Ndour, dont il admire la musique intemporelle, Aziz Coulibaly aspire à créer une oeuvre qui reste, portée non par le buzz, mais par la force de son message.