Afrique - Un déficit critique de soignants menace la couverture santé universelle

Un rapport de l'Africa CDC publié le 29 janvier dernier alerte sur un manque de 6,1 millions de professionnels de santé sur le continent. À l'horizon 2030, cette pénurie structurelle pourrait compromettre l'objectif de la couverture santé universelle et affaiblir durablement la capacité de l'Afrique à répondre à ses besoins sanitaires.

Selon le Centre africain de prévention et de contrôle des maladies (Africa CDC), l'Afrique devra recruter au moins 6,1 millions de professionnels de santé supplémentaires - médecins, infirmiers, sages-femmes, techniciens, agents de santé communautaires - pour répondre aux besoins essentiels de sa population. Ce déficit massif constitue l'un des principaux freins à l'atteinte de la couverture santé universelle, pourtant inscrite dans les priorités stratégiques de l'Union africaine. La pénurie s'inscrit dans un contexte de sous-financement chronique des systèmes de santé, caractérisé par des infrastructures insuffisantes, des équipements obsolètes et une pression croissante liée à la démographie et aux transitions épidémiologiques.

Former mieux, pas seulement former plus

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Pour de nombreux experts, la réponse ne peut se limiter à une augmentation mécanique du nombre de diplômés. « Pour éviter ce scénario, les mesures doivent être structurelles, coordonnées et courageuses. Former plus ne suffit plus. Il faut former utile, en adaptant les curricula aux réalités locales », souligne la Dre A. Vanessa Kouatchouang, épidémiologiste camerounaise. Soins de santé primaires, santé communautaire, santé mentale, prise en charge des urgences ou encore lutte contre les violences ayant pour base le genre : autant de domaines insuffisamment couverts par les formations actuelles, alors même qu'ils répondent aux besoins les plus pressants de la population africaine.

Exode des compétences et paradoxe de l'emploi

La crise des ressources humaines en santé est aggravée par la migration massive des soignants vers l'Europe, l'Amérique du Nord ou le Moyen-Orient. Le Nigeria illustre l'ampleur du phénomène : près de 10 000 médecins ont quitté le pays entre 2022 et 2024, selon l'Association médicale nigériane. Paradoxalement, plusieurs pays africains continuent de former des professionnels de santé qui peinent ensuite à être intégrés dans les systèmes publics, faute de postes budgétaires. Ce décalage entre formation et emploi alimente la frustration professionnelle et accélère les départs.

Cinq leviers pour éviter une crise majeure

Pour Aminatou Traoré, médecin malienne, la réponse doit être globale. « Cinq actions clés s'imposent : former massivement tout en garantissant la qualité, créer des emplois, retenir les compétences par de meilleures conditions de travail, investir durablement dans les ressources humaines et renforcer la gouvernance. Enfin, l'innovation est indispensable pour atteindre les zones sous-desservies », explique-t-elle. La valorisation des agents de santé communautaires et le recours aux solutions numériques apparaissent comme des pistes prioritaires, notamment dans les régions rurales et enclavées.

Un coût économique et stratégique élevé

Les faiblesses des systèmes de santé africains ont également un coût financier majeur. Selon la Banque africaine de développement, le continent a perdu environ 2 400 milliards de dollars en dépenses de soins effectuées hors d'Afrique, alimentant le tourisme médical et traduisant une profonde crise de confiance envers les systèmes locaux. Au-delà des enjeux économiques, l'Africa CDC alerte sur les risques sanitaires et sécuritaires : sans renforcement rapide des ressources humaines, l'Afrique restera vulnérable face aux futures pandémies et aux urgences de santé publique.

Une urgence politique continentale

Le rapport appelle à une mobilisation conjointe des gouvernements africains, de l'Union africaine et de l'Africa CDC afin d'élaborer des stratégies coordonnées pour former, retenir et répartir équitablement les professionnels de santé. Faute d'actions rapides et structurantes, la pénurie de soignants pourrait devenir l'un des principaux obstacles au développement humain du continent d'ici à 2030, transformant un défi sanitaire en crise sociale et politique majeure.

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