Ethiopie: «Le Tigré ne peut se permettre une guerre totale», prévient l'ex-président par intérim de cette région

interview

Le Haut-Commissaire de l'ONU aux droits humains a appelé le 10 février 2026 les parties en conflit au Tigré, en Éthiopie, à prendre des mesures urgentes en faveur d'une « désescalade ». Des combats ont opposé en janvier les troupes fédérales à des forces tigréennes dans cette région, une première très inquiétante depuis la fin d'une guerre sanglante en 2022 dans cette région du nord du pays. Au micro de RFI, Getachew Reda, ex-porte-parole du mouvement TPLF et ex-président par intérim du Tigré, prévient qu'« essayer de sortir de chaque impasse ou blocage par la force des armes n'est pas dans l'intérêt du peuple » tigréen.

En Éthiopie, le risque d'un nouveau conflit d'ampleur entre les forces rebelles tigréennes et le gouvernement fédéral plane. Il y a deux semaines, des affrontements entre les deux parties ont fait un millier de victimes. Le gouvernement fédéral met en cause le mouvement rebelle du Front de libération du Tigré d'être à l'origine de ces hostilités et d'être appuyé par l'Érythrée qu'il accuse d'agression et d'incursion sur son territoire.

Depuis la fin de la guerre en novembre 2022, plus d'un million de Tigréens déplacés sont en attente de pouvoir retourner chez eux dans les territoires perdus par le Tigré pendant la guerre et disputés avec la région voisine. Ces retours étaient pourtant prévus par les accords de Prétoria.

Getachew Reda, Tigréen, ex-porte-parole du mouvement TPLF et ex-président par intérim du Tigré, plaide pour une résolution du conflit par la diplomatie et la négociation avec le gouvernement fédéral.

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Il est depuis avril dernier entré au gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed en tant que conseiller ministériel sur les affaires d'Afrique de l'Est. Il a répondu à RFI en exclusivité.

Après les affrontements il y a deux semaines dans le Tigré, entre les forces rebelles tigréennes du mouvement du Front de libération du peuple du Tigré et le gouvernement fédéral, la communauté internationale s'inquiète d'une reprise du conflit. Qu'en est-il ?

Il s'agissait d'un effort délibéré de la part du TPLF pour déclencher les hostilités et ainsi attirer l'attention de la communauté internationale sur le fait que certaines dispositions des accords de Pretoria n'ont pas été mises en oeuvre. Selon les accords, le retour des personnes déplacées doit se faire en coordination avec le gouvernement fédéral.

Mais le TPLF a décidé que la seule façon de reprendre ces territoires était d'utiliser la force. Ce jour-là, ils ont traversé la rivière Tekeze [sud de la région, territoire disputé, NDLR], et ce qui devait conduire à des accrochages mineurs a conduit à un carnage, car les deux camps ont reçu des renforts. Cela a engendré davantage de pertes humaines, sans aucun gain territorial pour le TPLF ou le TDF, qui ne font qu'un.

Qu'avez-vous fait pour empêcher le conflit d'éclater ?

J'ai appelé le général Tadesse [président de la région par intérim, NDLR] lui-même et je lui ai dit qu'il lui incombait de mettre fin à cette folie, que cela allait désormais conduire à une reconquête de territoires, que les Forces de défense tigréennes n'étaient pas suffisamment équipées à ce moment-là pour atteindre les objectifs que certains dirigeants politiques fous avaient supposé qu'ils pourraient atteindre. Il semblait d'accord, mais il n'a pas donné suite à mon appel. Mais ce que j'essayais de faire, c'était de m'assurer que cette conflagration ne débouche pas sur une guerre totale, que le Tigré ne peut se permettre à ce stade.

Quel rôle joue l'Érythrée dans ce conflit, selon vous ?

L'Érythrée fournit des munitions. Je sais que le gouvernement érythréen ne veut pas prendre le risque d'une confrontation directe. Ce que veulent les Érythréens, c'est s'assurer que le conflit s'éloigne le plus possible vers le sud, car ils ne veulent pas que le gouvernement fédéral vienne jusqu'à leurs frontières. Ils utilisent le TPLF comme « idiots utiles ».

La consigne donnée par l'Érythrée au TPLF était d'essayer de créer une alliance avec le Fano [rebelles de la région Amharas, NDLR], et le gouvernement érythréen se chargerait de l'approvisionnement, de la logistique et de tout le reste. Ces derniers jours, il y a eu une vague d'activités, notamment l'acheminement de dizaines de camions transportant des munitions et d'autres fournitures vers le Tigré. Et la plupart des forces qui étaient déployées autour de Tselemt et dans l'ouest du Tigré sont désormais déployées dans le sud du Tigré.

Le Premier ministre éthiopien a reconnu pour la première fois au Parlement la semaine dernière l'implication des forces érythréennes dans la guerre au Tigré entre 2021 et 2022. Pourquoi cette reconnaissance maintenant ?

Le seul problème avec cette déclaration, c'est qu'elle est arrivée un peu tard. La plupart des atrocités commises dans le nord du Tigré, je dirais même la grande majorité, ont été commises par les Érythréens. Bien sûr, une seule personne tuée par les forces de défense nationale éthiopienne, c'est déjà trop. Cela ne fait aucun doute. Et l'accord [de Pretoria, NDLR] prévoit un mécanisme de justice transitionnelle. Cela dit, les crimes commis par les Érythréens étaient absolument systématiques et visaient l'anéantissement de toute une population, la destruction non seulement des biens, mais aussi de la structure politique même qui existait au Tigré.

Le Premier ministre n'a donc pas révélé quelque chose de nouveau. Il était assez évident que les Érythréens étaient là pour se venger du TPLF. Et s'ils n'y sont pas parvenus, c'est principalement parce que Pretoria a été signé. À présent, les Érythréens soutiennent le TPLF et ce n'est pas nouveau. Mes ex-camarades du TPLF ont toujours affirmé avec constance qu'ils avaient le droit d'entamer tout type d'engagement, tout type de relation de travail avec n'importe qui, tant que cela servait leurs intérêts.

Qu'est-ce qui peut résoudre la crise au Tigré ?

L'accord de Pretoria doit être mis en oeuvre dans son intégralité. Et les personnes déplacées doivent pouvoir rentrer chez elles. Une fois rentrées, elles éliront leurs représentants, mettront en place leur propre administration, éliront leur propre gouvernement. Et puis, une fois les élections organisées, les mécanismes constitutionnels permettant de régler les questions frontalières, les questions d'identité, etc. ne pourront être résolus que par référendum. J'espère donc que le bon sens prévaudra.

J'espère que les profiteurs de guerre à la gâchette facile que sont devenus les dirigeants politiques et militaires du TPLF reviendront à la raison, se rendront compte de la stupidité de ce qu'ils tentent de faire et continueront à travailler en étroite collaboration avec le gouvernement fédéral, voire à lui demander des comptes s'il tarde à mettre en oeuvre l'accord de Pretoria. Mais essayer de sortir de chaque impasse ou blocage par la force des armes n'est pas dans l'intérêt du peuple du Tigré. Et le peuple du Tigré a clairement fait savoir qu'une nouvelle vague de conflits n'était pas dans son intérêt.

Dans une lettre, l'Éthiopie a accusé l'Érythrée d'agression et d'incursion sur son territoire et a demandé formellement de retirer ses troupes du territoire éthiopien. Est-on au début d'une guerre entre les deux pays ?

Une lecture attentive de l'accord de Pretoria suggère que les signataires de l'accord ne peuvent et ne doivent pas collaborer avec des forces extérieures pour promouvoir les intérêts qu'ils prétendent défendre. Cela dit, selon la déclaration du ministère des Affaires étrangères, les Érythréens occupent ces territoires depuis longtemps. Et une partie de l'accord de Pretoria prévoyait que le gouvernement fédéral prenne le contrôle des territoires qui sont actuellement sous le contrôle des forces érythréennes.

Pour une raison ou une autre, le gouvernement fédéral n'a pas pris le contrôle de ces zones. Et maintenant que le gouvernement fédéral demande publiquement leur retrait, je pense que, même si cela arrive tardivement, comme je l'ai dit, ça reste la bonne chose à faire. Cela ne signifie pas nécessairement le début d'un nouveau conflit. Mais là encore, je ne peux pas exclure la possibilité que les deux parties entrent en guerre si, par exemple, le gouvernement érythréen continue à nier ou à faire tout ce qu'il fait pour déstabiliser la région et s'attend toujours à s'en tirer à bon compte. Et je ne serais pas surpris que le gouvernement éthiopien réagisse de la même manière.

Le Soudan a accusé l'Éthiopie de servir de base arrière aux paramilitaires des FSR. Ne craignez-vous pas que le conflit s'étende à l'Éthiopie ou que l'Éthiopie soit trop impliquée dans ce conflit ?

Même dans le cas de l'Éthiopie en général, mais aussi dans le cas du Tigré, d'autres acteurs sont également impliqués. Est-ce que je crains que le conflit ne s'étende ? Oui, je le crains, car vous savez qu'une erreur de calcul à Mekele [capitale du Tigré, NDLR] entraînerait non seulement l'implication des forces fédérales éthiopiennes, mais aussi celle de tous ceux qui pensent avoir quelque chose à perdre à la suite d'une telle situation. Je sais que les Égyptiens sont fortement impliqués dans cette affaire.

Les Égyptiens sont prêts à tout pour nuire au gouvernement éthiopien. Les Érythréens sont également fortement impliqués. Mais la dernière fois que j'ai vu le général al-Burhan [le chef de l'armée en guerre au Soudan avec les paramilitaires, NDLR] il y a 5 mois, il n'était pas particulièrement opposé au rôle du Premier ministre Abiy Ahmed dans la question du Soudan. Je n'ai pas reçu d'accusation de sa part. Mais tout ce qui arrive au Soudan, tout ce qui se passe même au Tigré aura des répercussions sur la région. Tout ce qui se passe dans cette partie du monde n'est pas seulement une crise localisée, c'est une crise régionale.

Où en est le Tigré, plus de trois ans après une guerre dévastatrice ? Les accords de Pretoria ont mis fin, en novembre 2022, à deux années de guerre au Tigré. Les affrontements opposaient l'armée fédérale éthiopienne au TPLF, principal mouvement politico-militaire de la région. Pendant le conflit, l'Érythrée a soutenu les forces de défense nationale éthiopiennes. La guerre a fait près de 600 000 morts, selon l'Union africaine.

Les accords prévoyaient le retour de 1,5 million de Tigréens déplacés par les combats. Mais ces retours n'ont toujours pas eu lieu. Les déplacés vivent aujourd'hui dans des conditions humanitaires difficiles depuis plusieurs années.

Le TPLF accuse le gouvernement fédéral d'entraver ces retours et de maintenir le contrôle sur les territoires perdus par le Tigré pendant la guerre, soit 40 % de la région, selon le mouvement.

L'accord signé à Pretoria prévoyait aussi le retrait des troupes étrangères. Des soldats érythréens sont néanmoins toujours présents sur le territoire éthiopien, dans les zones frontalières.

Pris en étau dans une région déjà fragilisée, les civils redoutent une reprise du conflit à l'échelle régionale.

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