Madagascar: Décès de Ratsimandrava - Le silence après les balles

L'assassinat du colonel Richard Ratsimandrava a figé tout un peuple dans la stupeur. Jusqu'à aujourd'hui, la vérité demeure enfouie, soigneusement rangée dans un tiroir scellé. Le temps, impitoyable, a emporté avec lui la majorité des témoins et des proches du chef de l'État, dont le mandat n'aura duré que six jours.

Cinq décennies se sont écoulées et pourtant l'affaire du père du fokonolona n'a toujours pas été élucidée. Certes, des enquêtes ont été ouvertes, des commissions mises en place, mais les conclusions restent floues, incertaines, réduites à une accumulation d'hypothèses. Ces théories, aussi nombreuses soient-elles, peinent à désigner clairement les véritables responsables.

Traumatisme national.

Ce qui interpelle le plus dans cette tragédie, c'est la violence même de l'acte, en totale contradiction avec l'image que les Malgaches ont d'eux-mêmes. Dans les livres, les émissions télévisées, les conversations du quotidien, on décrit souvent les Malgaches comme un peuple pacifique, calme, mesuré. Pourtant, face à cet événement brutal, nombre de citoyens ordinaires peinent encore à admettre que des compatriotes aient pu nourrir une telle animosité.

Suivez-nous sur WhatsApp | LinkedIn pour les derniers titres

Incroyable, mais vrai. Beaucoup imaginaient que la politique malgache n'avait rien de commun avec celle des États-Unis en 1963 ou du Congo belge en 1961, marquées par des assassinats politiques retentissants. Madagascar se serait-il inspiré de ces nations ? Les décennies 1960-1980 étaient-elles une époque de règlements de comptes, ou simplement une dérive meurtrière propre à une période troublée ? Autant de questions difficiles à trancher, surtout pour ceux qui n'ont pas vécu ces années sombres.

La peur s'invite dans les foyers

La réaction de la population malgache de l'époque mérite une attention particulière. Des entretiens menés auprès de survivants permettent de saisir l'ampleur du choc. Madame Sahondra, aujourd'hui âgée de 75 ans, se souvient encore de ce moment avec une émotion intacte : « J'étais dans ma chambre, en train d'écouter la radio vers 21h30 ce soir-là. L'annonce passait en boucle, il me semble : le nouveau président est assassiné.

C'était horrible. Je me suis demandé si un Malgache, comme moi, pouvait réellement commettre un tel acte. » Même les événements les plus heureux n'ont pas été épargnés par cette onde de choc. Un mariage prévu le 12 février 1975 fut reporté à la suite du drame. Nicky Rahantendry et Norbert Haganiaina avaient entouré la date de leur union sur un calendrier de décembre 1974.

« Les préparatifs avaient commencé dès le 10 janvier. Tout était prêt. Début février, nous avions distribué les invitations. La nuit du 10 février, la robe de la mariée et mon costume étaient soigneusement rangés dans l'armoire. Le soir du 11 février, le chef de l'État est tombé sous les balles. Mon père m'a dit qu'il fallait annuler le mariage. Cette même nuit, nous avons prévenu les invités : la cérémonie était reportée au mois de mars... Puis une question m'est venue à l'esprit : pourquoi tuer son président ? Sommes-nous devenus si féroces ? », raconte Norbert Haganiaina, les lèvres tremblantes, comme si les faits venaient de se produire.

Un pays qui marche en se retournant.

Ces micro-histoires révèlent à quel point l'assassinat du père du fokonolona a profondément bouleversé non seulement les esprits, mais aussi l'organisation sociale du pays. La proclamation de la loi martiale par le Comité national de direction militaire, dès le 12 février 1975, officiellement destinée à rétablir l'ordre, n'a fait qu'intensifier le climat de peur. Maro Zananbenja, simple menuisier, en témoigne : « Je croyais que Madagascar était en guerre. Moi aussi, j'ai suspendu mes activités pendant deux semaines, pour voir ce qui allait se passer après sa mort. »

En somme, la tragédie du 11 février 1975 n'avait rien d'un événement banal ou déjà vécu. La Grande île tout entière a maudit à la fois les exécutants et leurs commanditaires. Cet acte est venu ébranler l'image idéalisée d'un Madagascar peuplé de "vahoaka hendry", une population douce et bienveillante. Dès lors, le pays s'est mis à avancer avec des pas hésitants, le regard inquiet, la nuque tendue, surveillant sans cesse ce qui pourrait surgir derrière lui.

AllAfrica publie environ 500 articles par jour provenant de plus de 90 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.