Face à la menace d'un effondrement total des stocks de sardinelles, la Mauritanie, le Sénégal, la Gambie et la Guinée-Bissau passent à l'offensive. Réunis hier, jeudi 12 février, à Dakar, des scientifiques, des gestionnaires et des organisations professionnelles ont scellé un pacte d'urgence : imposer un repos biologique coordonné et protéger les juvéniles pour sauver le « poisson du pauvre », pilier vital de la sécurité alimentaire en Afrique de l'Ouest.
L'heure n'est plus aux simples avertissements, mais à l'action. En Afrique de l'Ouest, plus précisément dans la zone englobant la Mauritanie, le Sénégal, la Gambie et la Guinée-Bissau, le « poisson du pauvre » (yaboye en wolof) se raréfie. La sardinelle, pilier de la sécurité alimentaire dans la sous-région, est en état de surexploitation critique. Pour le Dr Fambaye Ngom Sow, chercheuse au Centre de recherche océanographique de Dakar-Thiaroye (Crodt/Isra), ce constat est le fruit d'une décennie d'alertes restées sans réponse suffisante. « Si nous ne changeons rien à nos pratiques, les stocks vont s'effondrer », prévient-elle. « En Afrique de l'Ouest, particulièrement en Mauritanie, au Sénégal, en Gambie et en Guinée-Bissau, les deux espèces de sardinelles (rondes et plates) sont en état de surexploitation très critique.
Elles sont menacées de disparition. Aujourd'hui, les pêcheurs et les populations locales le constatent : le poisson est de plus en plus rare et les prix augmentent ; ce qui menace directement la sécurité alimentaire de la région », renchérit Matthieu Bernardon de la Fao (Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture). Les sardinelles sont des « stocks partagés » migrant entre les frontières et réagissant aux variations environnementales. Chaque année, le groupe de travail du Copace (un organe consultatif créé sous l'égide de la Fao), préconise une réduction de l'effort de pêche allant jusqu'à 60 %, une équation jusqu'ici insoluble pour les États.
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Comment demander à des milliers de pirogues de suspendre leur activité un à deux mois sans provoquer une crise sociale ? Pour répondre à cette épineuse question, des scientifiques, des gestionnaires et des organisations professionnelles des quatre pays, réunis du 11 au 12 février, à Dakar, sous l'égide de la Commission sous-régionale des pêches (Csrp) et de la Fao, se sont accordés sur une stratégie concrète.
L'idée est de laisser le poisson se reposer lorsqu'il est le plus vulnérable. La stratégie de sauvetage des stocks s'articule autour de trois axes majeurs. Tout d'abord, la mise en place d'un repos biologique synchronisé, marquant un tournant dans la coopération régionale. Il est proposé que la pêche soit suspendue en septembre et octobre en Mauritanie, tandis que le bloc composé du Sénégal, de la Gambie et de la Guinée-Bissau observera cet arrêt entre mai et juillet, correspondant à la période de reproduction des petits pélagiques. Cette pause est coordonnée pour respecter les cycles naturels de reproduction propres à chaque zone.
Repos biologique coordonné En parallèle, une lutte stricte contre la capture des juvéniles doit être engagée par l'imposition d'une taille minimale de 18 cm. Cette mesure vise à garantir que chaque sardinelle puisse atteindre sa maturité sexuelle et se reproduire au moins une fois avant d'être pêchée. Enfin, les experts prônent un arbitrage ferme en faveur de la sécurité alimentaire. Ils recommandent d'interdire l'usage de sardinelles fraîches et entières pour la fabrication industrielle de farine et d'huile de poisson. Cette décision vise à réorienter la ressource vers les marchés locaux et la consommation humaine, protégeant ainsi l'accès des populations à une source de protéines abordable face à une industrie de transformation de plus en plus envahissante. Cependant, Matthieu Bernardon ne cache pas l'ampleur du défi.
Si ces mesures sont vitales pour la survie de l'espèce à long terme, elles frappent de plein fouet les revenus immédiats des pêcheurs et des femmes transformatrices. « Il est indispensable que ces mesures soient assorties d'un accompagnement socioéconomique », insiste-t-il. Parmi les pistes évoquées, il y a la réorientation des subventions vers des aides directes, la création de mutuelles de fonds communs ou le développement d'activités de diversification pour soutenir les familles pendant la période de repos biologique. Ces recommandations seront transmises à la Conférence des ministres de la Commission sous-régionale des pêches pour une traduction réglementaire. Mais, comme le rappelle M. Bernardon, la loi ne sera rien sans une surveillance accrue, c'est-à-dire le renforcement des contrôles en mer pour éviter l'extinction d'une ressource dont dépendent des millions de vies.