La scène est devenue banale. Entourés de leurs proches, juchés sur les épaules de leurs amis, les lauréats savourent leur départ imminent. Interrogés sur leur avenir, beaucoup promettent de revenir servir le pays, s'occuper de leurs parents, «rendre» ce que la nation leur a donné. L'intention est sincère. Mais les faits sont têtus.
Plus de 80% ne rentrent pas. Il n'existe pas de statistiques officielles solides, parce que nos jeunes cerveaux s'évaporent après leur master ou leur doctorat, sans véritable mécanisme de suivi. L'État investit. Le pays perd. On appelle cela la fuite des cerveaux. Mais l'expression est trompeuse. Il ne s'agit pas tant d'une fuite que d'un défaut d'atterrissage. Le problème n'est pas que les jeunes partent. C'est qu'ils n'ont nulle part où revenir. Dans plusieurs pays, une bourse publique est traitée pour ce qu'elle est réellement : un investissement collectif.
À Singapour, les bénéficiaires sont contractuellement tenus de travailler quatre à six ans dans les secteurs stratégiques. À défaut, ils remboursent l'intégralité des frais, avec pénalités. Même logique en Malaisie ou au Botswana. Ces États ont compris une chose simple : former sans mécanisme de retour, c'est subventionner l'économie des autres.
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À l'inverse, dans nombre de pays africains ou caribéens - comme le Kénya ou la Jamaïque - les clauses existent parfois sur le papier, mais sont rarement appliquées. Faute de leviers juridiques internationaux, faute d'emplois qualifiés locaux, faute de volonté politique.
Maurice appartient largement à cette seconde catégorie. Résultat : l'État finance la formation, mais Londres, Toronto ou Sydney récoltent la productivité. Certains pays ont changé de paradigme. L'Allemagne a renforcé ses universités techniques et son apprentissage dual. La Finlande a misé sur l'intégration recherche-industrie. La Chine, après avoir massivement envoyé ses étudiants à l'étranger, a investi dans ses centres d'excellence et lancé des politiques actives de reverse brain drain.
Leur logique est claire : on ne forme pas pour exporter. On forme pour transformer l'économie. Maurice, elle, continue de produire des diplômés sans produire les emplois correspondants. On peut obliger un boursier à revenir. Juridiquement, c'est faisable, cela existe du reste sur papier chez nous. Mais économiquement, cela n'a de sens que si le pays est capable d'absorber ces compétences.
Que trouve aujourd'hui un jeune Mauricien formé en intelligence artificielle, biotechnologie, ingénierie avancée ou économie quantitative ? Peu de laboratoires. Peu de start-ups deep tech. Peu de pôles de recherche. Une administration rigide. Un secteur privé encore dominé par l'immobilier, le commerce et la finance traditionnelle. Dans ces conditions, partir n'est pas un choix idéologique. C'est un arbitrage rationnel. On ne «trahit» pas son pays quand celui-ci ne propose ni trajectoire professionnelle, ni masse critique scientifique, ni perspective d'impact.
Maurice cultive une élite académique sans stratégie collective de montée en gamme. Elle finance des cerveaux sans bâtir l'économie capable de les employer. La bourse devient alors un billet de sortie subventionné. Pire, cette mécanique entretient une illusion de progrès. On se félicite du nombre d'étudiants à l'étranger, sans mesurer le coût d'opportunité. Chaque diplômé qui ne revient pas représente des années de capital humain perdu, des réseaux internationaux non rapatriés, une capacité d'innovation évaporée. C'est une hémorragie silencieuse.
Pendant ce temps, les exclus du système éducatif - largement majoritaires - glissent vers l'économie parallèle ou la face cachée du pays. L'ascension sociale par le mérite recule, remplacée par le népotisme, le passe-droit et la célébration de contre-exemples toxiques. La question n'est pas morale. Elle est industrielle. Il est trop facile de blâmer la jeunesse. Le vrai sujet est politique.
Maurice doit choisir : continuer à produire des diplômés pour les économies développées ou bâtir un modèle capable de retenir ses talents. Cela suppose une politique de recherche crédible, des incitations fortes à l'innovation locale, de vrais partenariats universités-entreprises, et une vision claire des secteurs stratégiques - santé, IA, énergie, océan, data.
Sans cela, inviter les boursiers à rentrer serait non seulement inefficace, mais injuste. Car on ne rapatrie pas des cerveaux dans un désert. Former est une chose. Donner un avenir en est une autre. Tant que Maurice ne traitera pas ses talents comme un actif stratégique - et non comme un symbole statistique - elle continuera à financer son propre déclassement. Et l'on continuera à regarder partir nos enfants, en nous demandant, à chaque décollage, pourquoi l'herbe leur semble plus verte ailleurs...