Peut-on être à la fois folle et lucide ? Avec « Une folle lucide », Arame Ndiaye, journaliste au quotidien national « Le Soleil », explore cette frontière fragile à travers le parcours de Marième Soda Diop, une femme blessée par la violence, la trahison et l'exclusion sociale. Entre lucidité intermittente et désordre intérieur, le roman interroge la condition féminine, la marginalisation et la capacité de l'écriture à faire entendre une parole que la société préfère taire.
Dans « Une folle lucide », Arame Ndiaye, journaliste au « Soleil », invite le lecteur à un voyage au coeur des limites floues entre raison et délire, lucidité et folie. Dès le titre, l'antinomie qui le structure interpelle : être « folle » et « lucide » à la fois, paradoxe qui traverse la littérature depuis Shakespeare et Cervantes jusqu'à Dostoïevski et Zola.
En convoquant ces héritages, Arame s'inscrit dans une lignée d'écrivains qui explorent la fragilité humaine à travers la maladie mentale, mais elle le fait avec une conscience aiguë de la modernité, ce qui reviendrait à dire que la folie n'est plus une punition divine ni une manifestation d'une possession, mais une trajectoire psychologique et sociale.
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Le roman campe le décor sur Marième Soda Diop, orpheline et vulnérable, dont le parcours rappelle les héroïnes tragiques classiques, de Camille Claudel à Esther dans « La Maison de Claudine » de Colette : figures marquées par la violence familiale, elles deviennent le miroir des injustices et des cruautés sociales.
Soda est également un personnage lucide, capable de réflexion critique, et c'est cette oscillation entre contrôle et déchaînement de ses émotions qui structure le récit et crée un suspense psychologique soutenu. Cette technique narrative, qui alterne passages de conscience claire et moments de délire, rappelle les monologues intérieurs de Virginia Woolf dans « Mrs Dalloway » ou « To the Lighthouse », où la subjectivité est en réalité un paysage.
Sur le plan stylistique, l'auteure privilégie un style épuré, direct, mais riche en tension dramatique. La ponctuation et les phrases parfois hachées traduisent le désordre intérieur du personnage, créant un rythme qui reproduit l'instabilité psychique. Les digressions et introspections rappellent les techniques du roman psychologique classique, mais avec une liberté moderne.
L'écriture épouse l'embrouillamini et le flux de conscience de son héroïne, donnant à la folie une matérialité sensorielle et intellectuelle. D'un point de vue technique, le roman excelle dans la gestion de la temporalité. Les souvenirs traumatiques se superposent au présent, provoquant un effet de désorientation qui traduit le vécu de Soda.
Cette construction fragmentaire du temps, semblable à celle employée par Proust ou Woolf, permet au lecteur de ressentir l'instabilité de l'esprit et de percevoir les moments de lucidité comme des îlots dans le flux du brouillard. Le style, par sa sobriété apparente, est en réalité travaillé pour créer une tension permanente.
L'emploi d'anaphores, de répétitions et d'hyperboles accentue la force émotionnelle de certaines scènes, tandis que les passages introspectifs, d'une clarté remarquable, révèlent une maîtrise de la langue et de la narration.
Une tragédie moderne sans catharsis
Le roman explore également la dimension morale et sociale de la folie. Mais plutôt que de porter un jugement, Arame s'attache à montrer comment la lucidité et le délire coexistent, comment la subjectivité d'un individu peut être façonnée par l'histoire, le contexte familial et la société.
La violence subie par Soda est le moteur d'une réflexion souterraine sur la condition humaine : sur les mécanismes de domination, les manifestations de la cruauté et de la cupidité, et sur les possibilités de résilience. Les passages où Soda analyse sa situation, où elle perçoit le mal qui l'entoure tout en conservant des instants de maîtrise, témoignent d'une construction psychologique fine et d'une capacité à traduire le trouble intérieur par la littérature.
Le personnage central, Soda, est une orpheline confrontée à des violences intimes et sociales : la disparition maternelle à la naissance, l'assassinat de son père par sa propre tante et la trahison de figures familiales supposées protectrices. Ces épreuves façonnent une psyché tourmentée, dans laquelle alternent lucidité et moments de perte de contrôle.
Ce va-et-vient constant entre clarté et délire rappelle, dans la tradition littéraire, les explorations de la folie par des auteurs comme Dostoïevski dans « Les Démons » ou « Crime et Châtiment », Balzac dans « La Peau de chagrin » ou encore Zola dans la manière dont il inscrit les pathologies psychologiques dans des contextes sociaux déterminants.
Cependant, Arame Ndiaye inscrit son récit dans une contemporanéité africaine et sénégalaise, où la folie, la malveillance sociale et la résilience se rencontrent dans un univers spécifique, nourri de réalités culturelles et historiques. « Une folle lucide » peut également se lire comme une tragédie moderne, mais une tragédie profondément décalée par rapport au modèle classique.
Il n'y a ni fatalité transcendante, ni faute originelle clairement identifiable, ni résolution purificatrice. Le mal n'est pas porté par les dieux ou par une loi supérieure. En réalité, il est diffus, humain, banal et surtout inscrit dans les relations ordinaires. La violence surgit de l'intérieur même du tissu social.
Le personnage de Soda ne suit pas un destin tragique au sens aristotélicien. Elle ne chute pas depuis une position élevée, elle ne commet pas d'hubris, elle ne provoque non plus sa propre perte. Sa trajectoire est celle d'un effondrement progressif. Sur le plan narratif, cette absence de catharsis est essentielle. Le roman ne cherche pas à soulager le lecteur par une résolution nette.
Même lorsque des perspectives de soin ou de rétablissement apparaissent, elles ne prennent pas la forme d'un apaisement total. La lucidité retrouvée n'efface pas le trauma, elle cohabite avec lui. Le texte refuse la clôture rassurante et laisse subsister une instabilité qui prolonge l'expérience du personnage au-delà de la lecture. Cette structure tragique sans dénouement purificateur correspond à une vision profondément moderne de l'existence.
Le temps du roman est un temps non héroïque, un temps de survie plutôt que de dépassement. Dans « Une folle lucide », Arame Ndiaye ne revendique jamais explicitement une posture féministe. Pourtant, le roman s'inscrit pleinement dans une écriture féministe au sens littéraire du terme, c'est-à-dire une écriture qui interroge les conditions mêmes de la prise de parole féminine, les rapports de domination inscrits dans les corps et les silences, et les formes de disqualification sociale qui pèsent sur les femmes.
Le choix de confier la narration à une femme perçue comme folle est en soi un geste littéraire fort. Historiquement, la folie féminine a souvent servi à neutraliser la parole des femmes, à la rendre suspecte, irrationnelle, donc négligeable. En donnant à Marième Soda Diop la première personne du récit, Arame Ndiaye renverse cette logique. Ainsi, la voix féminine marginalisée reste le centre du texte, le lieu même où s'élabore le sens. La folie n'annule pas la parole, mais elle la rend possible autrement.
Une écriture féministe de l'expérience
Cette écriture féministe repose sur une attention constante au corps. Le corps de Soda est traversé par la peur, la fatigue, le désir des autres, la menace permanente, etc. Il est un corps exposé, surveillé, convoité, parfois violenté et rarement protégé.
Le féminin apparaît ainsi comme une expérience de vulnérabilité structurelle, et non comme une essence. Sur le plan de l'écriture, cette posture féministe se manifeste par une esthétique du non-héroïsme. Le roman travaille aussi la question de la crédibilité. Qui croit une femme dite folle ? Qui écoute une femme sans statut ? Le texte ne pose pas ces questions de manière théorique, mais les inscrit dans la matière même du récit.
Le lecteur est constamment placé face à une voix dont la fiabilité est incertaine, mais dont la sincérité émotionnelle est indéniable. Cette tension oblige à repenser les critères habituels de vérité et d'autorité narrative. « Une folle lucide » reste un beau livre, comme on le subodore dès le frontispice.