La police a été saisie d'une demande de réouverture d'une affaire de complot classée sans suite en 2022, après le dépôt de nouvelles allégations en janvier dernier, selon une correspondance officielle consultée.
L'affaire, enregistrée sous l'OB 1135/2019 au Central Criminal Investigation Department (CCID), avait été initialement signalée en 2019 par l'avoué Preetam Chuttoo contre l'homme d'affaires Manogaren Poulay Sawmynaden et un autre protagoniste. À l'issue de l'enquête, le dossier avait été transmis au Directeur des poursuites publiques (DPP) en septembre 2020.
Dans une lettre datée du 10 février 2022, le Deputy Commissioner of Police (Crime) de l'époque, Hemant Jangi, informait M. Sawmynaden que le DPP avait recommandé «no further action» le 28 janvier 2022. Mais dans une nouvelle saisine adressée au DPP le 5 février 2026, avec copie au commissaire de police, M. Sawmynaden affirme avoir livré une déclaration complémentaire à la police le 30 janvier 2026, invoquant de nouveaux éléments documentaires. Il accuse l'avoué Preetam Chuttoo et Mandavani (Jenssy) Sabapathee d'avoir agi de concert pour déposer des plaintes «fausses et malveillantes» afin de le contraindre à un règlement financier.
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Selon lui, la plainte policière initiale et les démarches parallèles devant la Mauritius Law Society relèveraient de représailles destinées à bloquer toute procédure disciplinaire contre Me Chuttoo. M. Sawmynaden évoque également des pressions persistantes liées à l'affaire Freymond, affirmant que Me Chuttoo aurait proposé de revoir à la baisse les exigences financières et offert sa coopération contre son propre client. L'avoué dément (voir plus loin sa déclaration).
Rs 300 millions
Manogaren Poulay Sawmynaden, également connu sous le nom de Ramen Sawmynaden, affirme avoir été la cible d'une campagne coordonnée mêlant plaintes policières et tentative de règlement financier estimée à environ Rs 300 millions. Il soutient que les accusations de complot déposées en septembre 2019 sont intervenues après qu'il eut saisi la Mauritius Law Society d'une plainte disciplinaire contre Me Preetam Chuttoo. Il souligne avoir reçu appels et messages insistants, puis une visite inopinée à son bureau, au cours de laquelle une proposition de transaction aurait été renouvelée.
M. Sawmynaden conteste l'ensemble des accusations, évoquant des incohérences factuelles et des éléments matériels - relevés téléphoniques, vidéosurveillance, horodatages - qui, selon lui, contredisent la version adverse. Il dénonce un abus de procédures et une dénonciation malveillante visant à porter atteinte à sa réputation et à obtenir un paiement.
Me Chuttoo et Mme Sabapathee contestent ces allégations.
Enter Éric Freymond
Cette histoire rocambolesque débute à la fin des années 1990. Depuis, épisodes et feuilletons se sont succédé. Au coeur de cette affaire complexe : Éric Freymond, gestionnaire de fortune et collectionneur d'art suisse, ses représentants à Maurice et d'importantes sommes d'argent.
Entre 1997 et 2012, Ramalingum Rungassamy, un Mauricien établi à Paris connu sous le surnom de «Mamé», ouvre un compte à la State Bank of Mauritius. Son banquier est Ramen Sawmynaden. Rapidement, des millions affluent depuis la Suisse. Le compte se remplit, puis se vide. «Mamé» dépense sans compter. Mais l'origine des fonds interroge. Tous les protagonistes locaux s'accordent à dire que la fortune appartient à Éric Freymond. Pourquoi ces transferts massifs ? Le mystère demeure.
Avec le durcissement des lois anti-blanchiment, les virements cessent en 2012. Le montant total transféré divise les parties : environ Rs 800 millions selon Sawmynaden, près de Rs 3 milliards selon «Mamé» et d'autres protagonistes.
Où est passé le reste ? Certains évoquent des dépenses somptuaires - hôtels de luxe, bijoux, casinos, voyages -, d'autres parlent de détournement. Toujours est-il que Freymond réclame Rs 3 milliards à Sawmynaden et à ses anciens associés.
L'avoué de Freymond est Preetam Chuttoo, également conseil de l'Integrity Reporting Services Agency. Il rédige la mise en demeure adressée à Sawmynaden en juillet 2019. Ce dernier saisit alors la Law Society. Rakesh Gooljaury apparaît comme un acteur central, à la fois ami de Sawmynaden et client de longue date de Me Chuttoo. L'avoué porte plainte pour complot au CCID, alléguant que les deux hommes ont tenté de nuire à sa réputation.
Réaction de Me Chuttoo
«There is no complaint to the Commission against me because the Commission has not been constituted. The contempt of court case is related to the alleged complaint.» C'est la réaction transmise par Me Preetam Chuttoo.
Le nom d'Éric Freymond s'est éteint brutalement avec lui, le 23 juillet 2025, dans des circonstances tragiques. L'homme d'affaires de 67 ans s'est donné la mort, rattrapé par le scandale de la «fraude du siècle», une affaire l'opposant à Nicolas Puech, héritier d'Hermès, qui l'accusait de l'avoir spolié de six millions d'actions, estimées à 14 milliards d'euros.
Mais son histoire dépasse le cadre franco-suisse. Depuis la fin des années 1990, ses liens avec Maurice dessinent une trame parallèle : relations familiales locales, transferts massifs de fonds, litiges croisés, protocoles d'accord avortés. En toile de fond, une nébuleuse d'achats immobiliers, de virements suspects et de mandataires locaux.
Ce volet mauricien du dossier Freymond, à la frontière du droit, de la finance offshore et de la confiance, reflète les zones grises d'un homme aussi secret que puissant, dont la fin tragique referme une page lourde de zones d'ombre.
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Outrage à la Cour : une radio privée condamnée
Top FM Ltd et son directeur ont été condamnés chacun à une amende de Rs 200 000 pour outrage à la Cour. Dans un jugement rendu avant-hier, la juge Rita Teelock a conclu que l'engagement pris en octobre 2019 devant un Judge in Chambers n'avait pas été respecté. Le deuxième défendeur, Bismajaye Jasodanand, alias Narain Jasodanand, auteur de l'article incriminé, a été acquitté.
L'affaire trouve son origine dans deux publications diffusées sur la page Facebook de la radio visant l'avoué Preetam Chuttoo. Les messages évoquaient un «détournement de Rs 3 milliards» et une commission alléguée de «Rs 300 millions». Estimant que ces publications portaient atteinte à leurs droits, Preetam Chuttoo et Jenssy Sabapathee avaient obtenu une injonction.
Les défendeurs s'étaient engagés à retirer les publications sous 24 heures et à s'abstenir de tout commentaire sur les affaires pendantes, sauf justification d'intérêt public. Or, si une bannière avait été supprimée, la photo de l'avoué et les montants incriminés demeuraient en ligne.
Pour la Cour, cette modification partielle ne respectait pas l'engagement pris. La juge rappelle qu'en droit, les déclarations d'un homme de loi lient pleinement ses clients. Faute de démarche pour modifier cet engagement, celui-ci devait être exécuté intégralement.
Concernant Jasodanand, il n'a pas été établi qu'il disposait de l'autorité nécessaire pour retirer les contenus. Selon la juge, la liberté de la presse s'accompagne d'une responsabilité accrue, surtout lorsqu'un engagement est pris devant une juridiction.