Le score de Maurice chute de 51 à 48, et le pays perd cinq places au classement mondial. En quoi ce recul est-il particulièrement préoccupant cette année ?
Ce recul est préoccupant car il confirme une tendance à la baisse persistante. Il envoie un signal négatif aux citoyens, aux investisseurs et aux partenaires internationaux sur la qualité de la gouvernance publique à Maurice. La perte de points montre que le pays progresse moins vite que ses pairs. La perte de rang est relative au classement des différents pays.
Transparency Mauritius parle d'un «recul sans précédent». Qu'est-ce qui distingue cette baisse des précédentes évolutions du CPI pour Maurice ?
Ce qui distingue la situation actuelle, c'est le caractère cumulatif de la dégradation. Il ne s'agit plus d'une fluctuation ponctuelle, mais d'un affaiblissement progressif observé sur plusieurs cycles du Corruption Perceptions Index (CPI), touchant différentes dimensions de la gouvernance et de l'intégrité publique. D'ailleurs, tout indice ne peut être observé que sur une période d'un an.
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Pour évaluer la tendance, nous devons observer pendant un minimum de cinq ans, voire sur dix ans. À Transparency Mauritius, nous voyons le déclin depuis 2012, où nous étions à 57 points, et la baisse a été graduelle jusqu'à 48 en 2025.
Depuis 2012, Maurice est passé de 57 à 48 points. Peut-on parler d'une tendance structurelle plutôt que conjoncturelle ?
Oui, les données suggèrent désormais une tendance structurelle préoccupante. Une baisse de neuf points sur plus d'une décennie, traduit des fragilités persistantes dans les mécanismes de prévention, de contrôle et de sanction de la corruption, insuffisamment corrigées au fil du temps. Le manque de cadre légal nécessaire, le manque d'indépendance des institutions publiques, les abus de pouvoir répétés montrent que les failles sont profondes.
Quels sont, selon vous, les principaux facteurs qui expliquent cette érosion progressive des standards de gouvernance à Maurice ?
Plusieurs facteurs peuvent être évoqués pour expliquer cette érosion. D'une part, on observe une perception d'affaiblissement de certaines institutions de contrôle, notamment lorsque leur indépendance, leurs moyens d'enquête ou la rapidité de leurs interventions sont questionnés dans l'espace public.
D'autre part, des préoccupations persistent quant au niveau de transparence dans la prise de décision publique, par exemple dans l'attribution de certains contrats publics ou les nominations à des postes stratégiques qui ont été très controversées.
À cela s'ajoutent des lenteurs répétées dans la mise en œuvre de réformes pourtant annoncées de longue date, telles que l'accès à l'information ou le renforcement des mécanismes d'intégrité. Et bien sûr, la confiance du public s'effrite lorsque des affaires médiatisées sont perçues comme insuffisamment investiguées ou sanctionnées dans des délais raisonnables. L'accumulation de ces signaux, même lorsqu'ils sont de nature perceptive, contribue à nourrir l'idée d'un risque accru de corruption et pèse sur l'évaluation globale du pays.
Ce recul reflète-t-il un manque de prévention, de sanctions ou un affaiblissement des contre-pouvoirs ?
Il s'agit probablement d'une combinaison des trois. Le CPI, en tant qu'indice de perception, reflète un écosystème global d'intégrité. Lorsque la prévention paraît insuffisante, que les sanctions semblent rares ou tardives et que les contre-pouvoirs paraissent fragiles, la confiance globale dans le système diminue.
L'absence d'une véritable «Freedom of Information Act» peut-elle expliquer en partie ce recul dans le CPI ?
Oui, l'absence d'un cadre robuste d'accès à l'information publique demeure une lacune importante. Une Freedom of Information Act efficace renforcerait la transparence, faciliterait le contrôle citoyen et journalistique, et contribuerait à améliorer la perception d'ouverture et de redevabilité de l'État.
La protection des lanceurs d'alerte reste un chantier inachevé. Quel impact cela a-t-il sur la lutte contre la corruption ?
L'insuffisance de protection des lanceurs d'alerte crée un effet dissuasif majeur. Lorsque les personnes qui détiennent des informations sensibles ne se sentent pas protégées, les cas de corruption restent plus facilement dans l'ombre. Une protection crédible est essentielle pour détecter plus tôt les irrégularités.
Les autorités actuelles prennent elles suffisamment en compte les recommandations formulées par Transparency Mauritius (TM)?
Certaines avancées ont été notées, mais de nombreuses recommandations structurantes restent en attente. TM encourage une accélération des réformes, notamment sur la transparence, l'indépendance institutionnelle et la redevabilité. Nous saluons les discussions engagées avec le gouvernement actuel, qui représente un signal positif d'ouverture.
Toutefois, cette dynamique de collaboration gagnerait à être davantage approfondie et institutionnalisée, non seulement avec TM, mais plus largement avec l'ensemble des acteurs de la société civile, afin de co-construire des réformes crédibles, inclusives et durables.
Les Seychelles se classent 24e au niveau mondial avec un score de 68. Quelles leçons Maurice pourrait-elle tirer de cet exemple régional ?
Les Seychelles démontrent qu'un engagement politique clair, des institutions indépendantes et des réformes cohérentes peuvent produire des résultats. Maurice pourrait s'inspirer d'expériences de pays comme le Rwanda ou le Botswana, souvent cités pour leurs efforts soutenus en matière de gouvernance publique et de lutte contre la corruption.
L'enjeu est de tirer de bonnes pratiques régionales en matière de transparence, d'application effective des lois et de renforcement des organes de contrôle, tout en les adaptant au contexte mauricien.
Vous affirmez que «la corruption n'est pas une fatalité». Quelles sont, selon vous, les priorités immédiates pour inverser la tendance ?
Les priorités immédiates incluent : l'adoption d'une loi robuste sur l'accès à l'information, le renforcement effectif de la protection des lanceurs d'alerte, une application plus visible et cohérente des sanctions, une loi sur le financement des partis politiques et le renforcement de l'indépendance des institutions de contrôle. C'est une roadmap que nous avons déjà proposée à plusieurs reprises, mais sans grande réaction de la part des dirigeants, alors que des signaux forts dans ces domaines peuvent rapidement restaurer la confiance.
À court et moyen termes, comment Maurice pourrait-elle regagner des points dans le CPI ?
À court terme, des réformes législatives concrètes et des actions d'application crédibles peuvent améliorer la perception. À moyen terme, il sera essentiel de consolider durablement l'intégrité du système public, de renforcer la transparence décisionnelle et de démontrer, par des résultats tangibles, que la lutte contre la corruption est une priorité nationale constante.
À plus long terme, un véritable changement de mentalité sera indispensable. La corruption est, par nature, une transaction qui implique au moins deux parties ; la responsabilité ne repose pas uniquement sur les dirigeants ou les institutions, mais également sur les citoyens et les acteurs du secteur privé. Il est crucial de promouvoir une culture d'intégrité, d'éthique et de responsabilité individuelle, que ce soit dans les démarches administratives, les pratiques professionnelles ou les interactions quotidiennes avec le service public.
Le renforcement de l'éducation à l'intégrité, la valorisation des comportements exemplaires et la tolérance zéro face à toutes les formes de corruption seront déterminants pour ancrer durablement de meilleures pratiques dans la société mauricienne.