Maurice recule. Avec 48 points sur 100 et une 61e place sur 182 pays à l'Indice de perception de la corruption (CPI) 2025 de Transparency International, notre pays franchit pour la première fois la barre psychologique des 50 points... vers le bas. Depuis 2012, nous sommes passés de 57 à 48. Neuf points envolés en une décennie. Ce n'est plus une fluctuation. C'est une trajectoire.
Certes, tout n'est pas noir. Le monde externe souligne encore une relative solidité de l'État de droit et de l'indépendance judiciaire à Maurice. Mais la perception globale se détériore. Et en matière de corruption, la perception finit toujours par rattraper la réalité.
Car derrière l'indice, il y a un pays qui s'abîme.
Il y a, à Maurice, une économie parallèle financée par le trafic de drogue, je l'ai souvent écrit dans ces colonnes. Certains avancent qu'elle pèse des milliards. Les saisies spectaculaires annoncées à répétition ne sont que le sommet de l'iceberg. L'axe Madagascar-Maurice est devenu une autoroute maritime. Les enquêtes récentes de la Financial Crimes Commission, les ramifications en Thaïlande et au Pakistan, les vidéos glaçantes de détenus qui parlent de menaces et de protections haut placées... tout cela dessine un système.
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Un système où l'argent sale irrigue les quartiers, corrompt des fonctionnaires, infiltre des segments de la police, pervertit des réseaux économiques. Un système où les trafiquants se comportent comme des entrepreneurs rationnels, exploitant les failles de la mondialisation, la porosité de nos côtes et la faiblesse de la coopération régionale.
Quand la drogue prospère, la corruption suit. Elle en est la condition et la conséquence.
Depuis des années, nous dénonçons l'absence de contrôle maritime suffisant, la lenteur des enquêtes financières, l'inefficacité des mécanismes de traçabilité des flux suspects. Mais la question centrale demeure : à qui profite l'opacité ?
L'absence d'une loi robuste sur le financement des partis politiques reste la faille originelle. Tant que l'argent peut circuler dans l'ombre, tant que les dons anonymes ne sont pas strictement encadrés, tant que les dépenses électorales reposent sur des affidavits qui frisent la fiction, le soupçon s'installe. Et avec lui, la défiance.
Connaissez-vous un politicien qui avouerait publiquement que ses campagnes ont été financées par des fonds dont l'origine mérite enquête ? Qui reconnaîtrait que l'argent de la drogue, blanchi à travers des sociétés-écrans ou des contrats publics surévalués, a irrigué des réseaux d'agents politiques ? Non. Tous ont les mains propres. Tous font du CSR (Corporate Social Responsibility). Tous invoquent la morale.
Mais le CPI, lui, ne se nourrit pas de déclarations vertueuses. Il agrège des signaux. Et les signaux sont au rouge.
La relation incestueuse entre certains milieux d'affaires et des cercles politiques n'est plus une vue de l'esprit. Des compagnies éclaboussées par des scandales continuent de décrocher des contrats publics. Des dossiers s'empilent. Les sanctions tardent. L'impression d'impunité s'installe. Or, dans la perception internationale, l'impunité est une forme raffinée de corruption.
Pendant ce temps, la drogue ravage nos cités. Les travailleurs sociaux alertent sur des collégiens happés par les synthétiques avant de basculer vers l'héroïne. Les familles se brisent. Les quartiers s'endurcissent. Et quelque part, l'argent circule, s'investit, se recycle, avec ou sans NADC.
La corruption n'est pas qu'un problème moral. C'est un multiplicateur de crise. Elle renchérit les projets, décourage les investisseurs sérieux, fragilise nos institutions de régulation, affaiblit la police quand elle devrait être irréprochable. Elle transforme l'État en terrain de chasse.
Le plus inquiétant dans la chute à 48 points, ce n'est pas le chiffre. C'est l'habituation. Nous nous habituons aux scandales. Aux arrestations spectaculaires sans suite claire. Aux commissions d'enquête sans réformes structurelles. Aux promesses de lois qui disparaissent à la dissolution du Parlement.
Or, l'expérience internationale est claire : les pays qui ont inversé la tendance - Singapour, Hong Kong, voire, à un certain degré, les Seychelles plus près de nous -, l'ont fait par des institutions réellement indépendantes, des pouvoirs d'enquête étendus, une transparence radicale du financement politique et une tolérance zéro appliquée sans calcul partisan.
La corruption n'est pas une fatalité culturelle. Elle est le produit d'un système qui tolère trop.
Maurice a besoin d'un sursaut. Pas d'un slogan. D'une architecture. Une loi sur le financement politique. Une véritable Freedom of Information Act. Une protection effective des lanceurs d'alerte. Des institutions de contrôle à l'abri des pressions. Une traque systématique des circuits financiers liés à la drogue.
Sinon, le prochain indice ne sera qu'une étape de plus dans une descente que nous aurons nous-mêmes normalisée. Et un pays qui normalise la corruption finit toujours par payer la facture. En confiance, en cohésion sociale et en avenir...