Ce qui devait être, au départ, une affaire isolée semble désormais prendre une ampleur inquiétante. L'enquête sur un présumé réseau de traite humaine opérant entre Maurice et La Réunion connaît un nouveau rebondissement avec l'apparition d'une troisième victime, Tina*, venue porter plainte hier. Son témoignage bouleversant renforce les soupçons autour d'un système bien rodé, fondé sur la manipulation, l'exploitation et la privation de liberté.
Selon nos informations, cette nouvelle plaignante affirme avoir connu Vanita Gangoo, également appelée Chachi, dans des circonstances similaires à celles des deux premières victimes, Rishia* et Nousha*. Comme elles, Tina, partie en janvier en compagnie de Rishia, se trouvait dans une situation précaire, à la recherche d'un hébergement et d'une opportunité professionnelle.
C'est alors que la suspecte lui aurait proposé un emploi, présenté comme légal, dans le domaine de la photographie. «Elle m'a dit qu'elle pouvait m'aider, qu'il y avait du travail à La Réunion. Je croyais que c'était une chance», confie la victime, âgée d'une quarantaine d'années, encore sous le choc.
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Progressivement, le piège se serait refermé. La femme raconte avoir été invitée à rejoindre une connaissance, avant de se retrouver embarquée dans une situation qu'elle n'aurait jamais imaginée. «On m'a dit que c'était pour un photoshoot. Le lendemain, j'ai pris l'avion sans me douter de ce qui m'attendait réellement», explique-t-elle.
Une fois sur place, la réalité aurait été tout autre. La victime affirme avoir été forcée à se prostituer et à recevoir des clients, sous surveillance constante. «Elle prenait 250 euros par client pour des rapports sexuels. C'est pour ça qu'elle nous avait fait venir. Ensuite, elle disait qu'on lui devait 3 000 euros. On ne pouvait pas sortir ; il y avait toujours quelqu'un pour nous surveiller», relate-t-elle.
Le récit décrit un véritable système d'exploitation : dette imposée, contrôle des déplacements, intimidation psychologique. La victime évoque également la présence d'autres individus gravitant autour du réseau. Un certain Shaan, présenté comme un membre du groupe, aurait joué un rôle important. Décrit comme IT Officer, il aurait installé une caméra dans le logement où les jeunes femmes étaient retenues.
L'enquête policière prend désormais une tournure plus vaste. Dans le cadre des investigations, la Criminal Investigation Division de Rivière-Noire a saisi les téléphones portables des trois victimes ainsi que celui de la suspecte. Ces appareils ont été envoyés à l'IT Unit pour analyser les communications et identifier d'éventuelles ramifications internationales.
Par ailleurs, Vanita Gangoo a comparu hier devant la Bail and Remand Court, où elle a été provisoirement inculpée pour trafic humain. L'affaire suscite une vive inquiétude, alors que les autorités cherchent à déterminer si d'autres femmes auraient pu être victimes du même réseau.
Nous avons rencontré la troisième victime ainsi que Nousha qui officiellement porté plainte hier au poste de police de Petite-Rivière. Les mots sont difficiles à trouver, les émotions encore à fleur de peau. Traumatisée, Nousha décrit un épisode qu'elle dit ne jamais pouvoir oublier : «Pendant quatre à cinq jours, je ne mangeais plus. Je vomissais, je tremblais tout le temps. J'étais stressée en permanence.»
Elle raconte aussi la peur constante, la surveillance, l'impression d'être enfermée sans issue. «Elle était toujours là, partout. Même quand je voulais bouger, quelqu'un me suivait. Ils nous contrôlaient tout le temps.»
L'évasion, selon les victimes, aurait nécessité ruse et courage. Un moment de relâchement aurait permis à l'une d'elles de rassembler ses affaires et de fuir précipitamment. «Je suis partie pieds nus, avec ma valise. Je n'avais qu'une idée : sortir de là avant qu'il ne soit trop tard», souffle-t-elle
Mais au-delà de la fuite, les séquelles restent profondes. «Aujourd'hui, je sens qu'elle a pris une partie de moi. Elle a brisé mes rêves. Je voulais voyager, travailler, découvrir le monde... Maintenant, je n'arrive plus à manger, à dormir ou à vivre normalement», confie la victime. Si ces femmes ont décidé de parler, c'est avant tout pour lancer un avertissement.
Leur dénonciation vise à empêcher que d'autres jeunes femmes ne tombent dans le même engrenage. «On ne veut pas que d'autres filles vivent ça. C'est pour elles qu'on parle aujourd'hui», concluent-elles. L'enquête se poursuit. Les autorités n'excluent pas d'autres arrestations.
* prénoms modifiés