L’UNESCO vient de publier la dernière édition de son rapport phare intitulé « Re|penser les politiques en faveur de la créativité ». Cette nouvelle livraison dresse un état des lieux d’un paysage culturel mondial en profonde mutation, marqué par la transformation numérique, l’essor de l’intelligence artificielle (IA), l’évolution des dynamiques commerciales et les menaces croissantes qui pèsent sur la liberté artistique.
Selon le communiqué parvenu à notre rédaction ce 18 février, ce rapport mondial de suivi compile des données issues de plus de 120 pays. Il met en évidence la nécessité de renforcer les politiques publiques afin de protéger les créateurs face à des inégalités persistantes et croissantes.
Le Directeur général de l’UNESCO, Khaled El-Enany, souligne que ce rapport, devenu une référence mondiale depuis dix ans, appelle à renouveler et consolider le soutien aux artistes et aux professionnels de la culture. Il propose une feuille de route comprenant plus de 8 100 mesures politiques pour accompagner les industries créatives, à l’heure où l’IA et les technologies numériques en redessinent les contours.
Des industries dynamiques mais des systèmes fragiles
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Si les industries culturelles et créatives sont de plus en plus reconnues comme des moteurs de croissance économique, de cohésion sociale et de développement durable, les mécanismes qui les soutiennent demeurent fragiles et inégaux.
Ainsi, 85 % des pays ayant répondu à l’enquête intègrent ces industries dans leurs plans nationaux de développement. Toutefois, seuls 56 % fixent des objectifs culturels spécifiques, révélant un décalage entre engagements déclarés et actions concrètes.
Le commerce mondial des biens culturels a doublé pour atteindre 254 milliards de dollars en 2023. Les pays en développement représentent 46 % des exportations de biens culturels. En revanche, ils ne comptent que pour un peu plus de 20 % du commerce mondial des services culturels, illustrant les déséquilibres croissants dans un contexte de numérisation accrue des marchés.
Par ailleurs, le financement public direct de la culture reste extrêmement faible : il représente moins de 0,6 % du PIB mondial et continue de diminuer.
La mobilité artistique demeure également entravée par une « barrière des visas ». Si 96 % des pays développés soutiennent la mobilité sortante de leurs artistes, seuls 38 % facilitent l’entrée de créateurs issus des pays en développement.
Une fracture numérique préoccupante
Les technologies numériques ont élargi l’accès aux outils de création et aux publics, mais elles ont aussi accentué la précarité et les inégalités.
Les revenus issus du numérique représentent désormais 35 % des revenus des créateurs, contre 17 % en 2018. Cette transformation structurelle s’accompagne toutefois d’une instabilité accrue et d’une exposition renforcée aux violations de la propriété intellectuelle.
D’ici 2028, l’IA générative pourrait entraîner des pertes de revenus mondiales estimées à 24 % pour les créateurs de musique et 21 % pour les créateurs audiovisuels.
Les disparités en matière de compétences numériques restent marquées : 67 % des personnes dans les pays développés disposent de compétences numériques de base, contre seulement 28 % dans les pays en développement.
En outre, la concentration du marché entre les mains d’un nombre restreint de plateformes de streaming et l’opacité des algorithmes de recommandation marginalisent les créateurs moins visibles. Seuls 48 % des pays produisent des statistiques sur la consommation culturelle numérique, limitant l’efficacité des politiques publiques.
Liberté artistique : des menaces persistantes
Le rapport met également en garde contre les atteintes croissantes à la liberté artistique et à la sécurité des créateurs.
Seuls 61 % des pays disposent d’organismes indépendants chargés de veiller à la protection de cette liberté. L’instabilité politique, les conflits et les déplacements forcés exposent davantage les professionnels de la culture, alors que seulement 37 % des pays déclarent avoir mis en place des mesures spécifiques pour les protéger.
Les mécanismes de soutien aux artistes en danger restent fragmentés et insuffisamment financés, tandis que la surveillance numérique et les biais algorithmiques constituent de nouveaux défis.
Des inégalités de genre toujours marquées
Les progrès en matière d’égalité des genres demeurent inégaux. La proportion de femmes dirigeant des institutions culturelles nationales est passée de 31 % en 2017 à 46 % en 2024 à l’échelle mondiale.
Cependant, les écarts restent importants. Les femmes occupent 64 % des postes de direction dans les pays développés, contre seulement 30 % dans les pays en développement.
Le rapport souligne enfin que les politiques culturelles continuent souvent de considérer les femmes principalement comme des consommatrices de culture, plutôt que comme des créatrices, décideuses et leaders au sein des industries culturelles et créatives.