En dehors du tourisme et de son espace unique et mythique, le Lac Rose est aussi connu pour être un haut lieu de la production de sel au Sénégal. Lors du Conseil des ministres du 11 février 2026, le Premier ministre, Ousmane Sonko, avait souligné l'urgence de relancer la machine de cette filière pour enclencher une nouvelle dynamique de développement dans ce secteur en s'appuyant sur l'industrialisation. Au Lac Rose, les acteurs appellent à une transformation de cette activité et listent plusieurs difficultés qui se dressent devant eux.
Chaque année, plus de 500.000 tonnes de sel sortent des sites de production sénégalais, faisant du pays le leader ouest-africain du secteur. Mais cette performance masque une réalité moins reluisante : une contribution limitée à 0,3 % du Pib, en raison d'une faible valorisation locale. Ce diagnostic a été fait par le Premier ministre lors du Conseil des ministres du 11 février 2026. Soulignant l'importance de cette filière dans le développement économique du pays, Ousmane Sonko a insisté pour une transformation de ce secteur en augmentant sa contribution économique à travers l'industrialisation, ce qui permettrait d'avoir des retombées économiques plus conséquentes au profit de l'État et des acteurs du secteur.
En effet, aujourd'hui, le Sénégal demeure un géant de la filière du sel dans la sous-région en approvisionnant plusieurs pays en grandes quantités. Cependant, les acteurs du secteur sont confrontés à moult écueils pour tirer leur épingle du jeu. Maguette Ndiour, président de la coopérative des exploitants de sel du Lac Rose, confirme cette réalité. Pour celui qui a passé en peigne fin l'annonce du Premier ministre, le Sénégal possède un énorme potentiel dans le domaine du sel avec cinq régions productrices. Ainsi, il pointe du doigt la non-valorisation de ce produit, empêchant les véritables acteurs d'en tirer profit.
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Trouvé dans un coin, au fin fond du lac, Maguette dégage une grande sérénité. Dans son bureau si calme, il est entouré de paperasse et de divers petits objets. Téléphone à la main, il montre un grand intérêt à s'épancher sur ce sujet qui lui tient à coeur. M. Ndiour fait savoir que l'une des difficultés auxquelles ils sont confrontés est la mévente, soulignant qu'en pleine campagne, ils peuvent se retrouver avec des milliers de tonnes de sel invendues.
Il a du mal à comprendre le fait que le Sénégal soit un pays très pourvu en sel alors que l'on fait recours au marché extérieur pour s'approvisionner. Il exhorte ainsi les autorités à prendre des mesures strictes interdisant l'importation si les producteurs locaux parviennent à alimenter le marché national. « La production maximale de sel au Lac Rose est estimée à 60.000 tonnes par an, ce qui est énorme. En plus de la production des autres régions, cela peut largement couvrir la demande nationale.
Transformer pour gagner plus
L'État doit travailler à mettre en place des industries de transformation pour mieux tirer profit de la filière. Nous vendons souvent le produit brut à des prix dérisoires. Par contre, si nous avions du sel transformé, il y aurait plus de plus-value et des gains variés qui pourraient bénéficier aux travailleurs et à l'État. Je demande vraiment à nos autorités de mettre la main à la pâte pour investir dans ce domaine et accompagner les producteurs afin qu'ils puissent se reconvertir dans la transformation », lance-t-il d'un ton doux. Toutefois, il témoigne que la filière sel ne nourrit pas son homme. D'après lui, la tonne de sel est vendue à 50.000 FCfa au Sénégal et, dans la sous-région, elle est estimée à 100.000 FCfa.
« Cette différence s'explique par le fait que, dans la sous-région, le sel vendu est un produit transformé, ce qui augmente sa valeur. En vendant le sel brut, on ne gagne absolument rien. Aujourd'hui, l'État doit obligatoirement miser sur l'industrialisation pour que la donne change et que la filière devienne un véritable moteur de croissance. La transformation nous permettra d'avoir un sel de qualité afin de pouvoir concurrencer les autres sur le marché international », ajoute-t-il.
Le sexagénaire Mamadou Sène, barbe poivre et sel, est bien assis sur une petite pirogue amarrée sur le sable salé. Il surveille minutieusement son camion en train de charger des sacs de sel. Le vieil homme a passé 30 ans dans la commercialisation du sel. Fin connaisseur de la filière, il liste plusieurs manquements qui gangrènent aujourd'hui leur secteur et annihilent tout espoir d'une montée en puissance.
Particulièrement, il souligne qu'au Lac Rose, la menace de disparition de la couleur, qui guettait ces dernières années, a beaucoup impacté la production de sel. Cela, dit-il, a freiné leurs activités et limité leurs sources de revenus. Cependant, il précise qu'avec le retour progressif de la couleur rose, qui influe sur la forte teneur en sel du lac, des lendemains meilleurs sont espérés. « Souvent, nous exportons le sel vers des pays de la sous-région, notamment le Burkina Faso et le Mali. Mais les taxes sont très lourdes et nous obligent à payer beaucoup d'argent. De plus, nous n'avons pas accès à d'autres marchés pour démultiplier notre commercialisation, car les procédures sont difficiles et prennent du temps. J'appelle les autorités à traiter, avec diligence, nos doléances et surtout à contribuer au développement de la filière du sel au Sénégal », argue-t-il.
Préserver et valoriser le lac
Au-delà des sentiers battus, là où le Lac Rose s'enfonce dans ses derniers retranchements, se cache un décor à la fois colossal et hors du temps. Ici, la terre et l'eau se confondent. Le paysage est marqué par des centaines de sacs de sel, posés à même le sol et impeccablement empilés. Les travailleurs sont à pied d'oeuvre, le corps gainé par l'effort, tandis que des camions s'engouffrent dans la poussière saline pour charger ce trésor minéral. Ici, l'or blanc aiguise tous les appétits.
Ce n'est plus seulement un rivage, c'est une citadelle de labeur. Malgré l'intensité du travail, l'air n'est pas lourd. Une brise marine salvatrice s'invite depuis l'océan tout proche, effleurant les visages et apportant une fraîcheur inattendue qui vient tempérer l'ardeur du soleil.
Pour Maguette Sène, vendeur de sel âgé d'une cinquantaine d'années, la préservation de ce site est importante pour assurer des productions records. Il dénonce, avec véhémence, la situation désastreuse qui a fait perdre au lac son lustre d'antan. « Les eaux de pluie qui ont été drainées vers le lac nous ont beaucoup porté préjudice. Aujourd'hui, les grands acheteurs viennent rarement, ce qui impacte négativement la commercialisation. Notre chiffre d'affaires a beaucoup chuté parce que nous ne pouvons plus avoir les mêmes quantités qu'auparavant. Tout cela est dû au déversement des eaux de pluie dans le lac », regrette-t-il.
Même si aujourd'hui le lac retrouve progressivement sa couleur rose unique, les séquelles du récent épisode sont toujours visibles. Les visiteurs reviennent au compte-gouttes. Chez les producteurs de sel, la ruée vers leur produit connaît une tendance baissière. De l'avis de Khassim Ndiaye, qui emboîte le pas à Maguette Sène, il faut une bonne canalisation pour empêcher les eaux de ruissellement de rejoindre le lac.
Une fois cela fait, dit-il, la situation reviendra à la normale et les racleurs de sel trouveront davantage de sel. « Le Lac Rose peut devenir un hub industriel du sel si les autorités décident d'aller dans ce sens. Ici, la filière emploie plus de 3.000 personnes et l'on peut multiplier ce chiffre grâce à une industrialisation permettant de transformer le sel sur place. Pour ce faire, il faut bien préserver le lac et le valoriser », dit-il.