Ile Maurice: Karousel - La roue de l'espoir tourne pour les femmes SDF

19 Février 2026

À Quatre-Bornes, dans une maison discrète, presque ordinaire, un projet inédit tente de répondre à une réalité longtemps restée dans l'ombre à Maurice : celle des femmes sans domicile fixe (SDF). Officiellement lancé en novembre 2025, Karousel est le premier centre de refuge de jour qui leur est dédié.

Si la structure a vu le jour récemment, la maison existe depuis près de deux ans. Le projet, lui, est né d'un constat progressif, forgé sur le terrain. «Le besoin ne nous est pas apparu du jour au lendemain.

C'est en travaillant que nous avons compris qu'il manquait quelque chose», expliquent Mégane Valère et Fanirisoa Razanatovo, manageuses du centre, et Adrienne Perrine et Vishnu Gooradoo, volontaires et accompagnateurs.

À l'origine, ils se consacraient principalement aux femmes victimes de violences domestiques. Mais très vite, un autre profil est apparu : des femmes sans adresse fixe vivant dans une instabilité chronique, parfois totalement à la rue, parfois hébergées temporairement chez des proches, parfois dépendantes d'un compagnon pour survivre.

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Des femmes sorties de prison sans solution d'hébergement. Des femmes ayant fui des environnements violents. D'autres, confrontées à l'addiction, à la rupture familiale ou à l'extrême pauvreté. «Il n'y avait pas de structure pour les femmes SDF. Or, leurs besoins sont différents. Tout est différent», souligne l'équipe. Être SDF ne signifie pas toujours dormir sur un trottoir. L'errance peut être mobile, silencieuse, invisible.

À la marge des dispositifs

Cette invisibilité est aussi institutionnelle. À Maurice, des dispositifs existent pour les victimes de violences domestiques : centres d'accueil, protocoles encadrés, procédures établies, hotline... Mais pour les femmes SDF, rien. Le sans-abrisme reste majoritairement pensé au masculin, tant dans les représentations sociales que dans l'organisation des réponses. Or, la réalité féminine de l'errance diffère profondément.

La plus grande différence est que les femmes qui vivent dans la rue sont rarement vues dans un endroit isolé ou innoccupé. Elles se posent souvent dans des endroits publics, comme les plages, les hôpitaux...

Elles sont exposées à des risques spécifiques : agressions sexuelles, exploitation, dépendance forcée envers un partenaire pour obtenir protection ou nourriture. Là où un homme peut parfois occuper un espace public sans attirer immédiatement l'attention, «une femme à la rue est en situation de vulnérabilité permanente», souligne Adrienne Perrine.

À cela s'ajoute la charge mentale lorsqu'il y a des enfants : scolarité à maintenir, documents à produire, alimentation quotidienne à assurer, démarches administratives à poursuivre.

Certaines femmes hésitent à demander de l'aide de crainte d'être stigmatisées ou de perdre la garde de leurs enfants. Beaucoup vivent dans une précarité qui échappe aux statistiques traditionnelles du sansabrisme. Sans adresse, sans suivi adapté, elles restent en marge des dispositifs existants.

Vishnu Gooradou

Adrienne Perrine

Fanirisoa Razanatovo

C'est dans cet espace laissé vacant que Karousel s'inscrit. Le nom évoque un mouvement circulaire : un carrousel où chaque étape participe à un parcours de reconstruction. La maison a été pensée comme un lieu de transition et d'ancrage. Dès l'entrée, un salon offre un espace où l'on peut exister sans devoir immédiatement justifier sa présence. L'accès y est gratuit.

Le centre propose progressivement des formations adaptées aux besoins identifiés : empowerment, cours d'anglais, gestion financière, responsabilisation. Dans une salle équipée d'ordinateurs, les bénéficiaires apprennent à créer une adresse mél, à rédiger un CV, à utiliser des outils numériques devenus indispensables pour accéder à l'emploi ou aux services publics.

«Aujourd'hui, sans outils numériques, on est bloqué. Certaines n'ont même pas d'adresse mél. D'autres ne savent pas comment accéder à leurs papiers.» L'exclusion numérique devient alors une forme supplémentaire d'exclusion sociale.

Karousel comprend également une petite cuisine, un espace douche, une salle de relaxation, un coin jeux pour les enfants, un studio pour des ateliers et des enregistrements ainsi qu'une boutique solidaire où les femmes peuvent vendre leurs créations artisanales.

L'objectif n'est pas seulement d'apporter une aide ponctuelle, mais aussi de restaurer l'autonomie. Les femmes peuvent venir pour se reposer, suivre une formation, obtenir un accompagnement administratif ou simplement passer la journée dans un environnement sécurisé. «Elles peuvent laisser leur enfant avec nous ou ce dernier pourra bénéficier de leçons pendant qu'elles prennent une douche par exemple», explique Fanirisoa Razanatovo.

À l'extérieur, une simple boîte aux lettres symbolise l'un des enjeux les plus fondamentaux du projet : l'existence administrative. Grâce à un partenariat avec la Mauritius Post et la municipalité de Beau-Bassin-Rose-Hill, les bénéficiaires peuvent disposer d'une adresse postale pour ouvrir un compte bancaire, recevoir un courrier officiel, relancer un dossier administratif ou répondre à une offre d'emploi. «Sans adresse, on n'existe pas aux yeux du système.» Pour certaines femmes, cette boîte aux lettres représente le premier pas vers la réintégration sociale.

L'accompagnement des femmes proposé est individualisé. À leur arrivée, un suivi peut être mis en place selon leurs besoins : réinscription à la sécurité sociale, réactivation de documents d'identité, inscription scolaire des enfants, orientation vers d'autres organisations non gouvernementales spécialisées.

«Chacune arrive avec une histoire différente. Il n'y a pas de solution unique.» Karousel fonctionne en réseau, en collaboration avec d'autres structures locales et internationales, notamment le Centre communal d'action sociale de Plaine-des-Palmistes à La Réunion.

Les infrastructures de Karousel

Objectif : Un centre de nuit

Faute de moyens financiers et d'espace suffisant, Karousel demeure pour l'instant un centre de jour. «Nous recherchons activement un lieu et les financements nécessaires pour créer un refuge résidentiel.» L'ambition, explique Mégane Valère, est d'ouvrir à terme un centre de nuit afin d'offrir une solution complète aux femmes en situation d'errance. Pour l'instant, la maison fonctionne comme un point d'ancrage, un lieu intermédiaire entre la rupture et la reconstruction.

Au-delà des services matériels, le message porté par l'équipe se veut profondément humain : «Il n'y a pas de fatalité. Il y a des parcours difficiles, des erreurs, des violences, mais il n'y a pas de fatalité.» La pauvreté peut prendre des formes invisibles : violence économique, dépendance financière, marginalisation sociale. Dans ces situations, les femmes deviennent progressivement invisibles aux yeux des institutions et parfois même de leur entourage. Karousel entend leur rappeler qu'elles ont des capacités, des compétences, de la valeur.

Pour Vishnu Gooradoo, l'action auprès des femmes ne se limite pas à un rôle de soutien. «Tout le monde est né d'une maman, d'une femme. Elles méritent le respect», souligne-t-il. Pour lui, l'engagement dépasse les catégories. «Certains pensent que c'est une cause féminine. Pour moi, c'est une cause humaine.» Il parle de dignité, de respect et de responsabilité collective. «Une femme n'est pas un objet. Elle ne doit pas être exploitée ni dominée.»

Conscient des stéréotypes persistants, il estime que les hommes ont aussi un rôle à jouer dans la lutte contre la marginalisation et la vulnérabilité féminine. Karousel lance un appel aux volontaires, partenaires et donateurs prêts à soutenir le projet.

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