De Tambacounda aux scènes du Grand Théâtre, Djiby Dramé, 44 ans, lead vocal du groupe Dialicounda, a bâti sa légende sur la tradition, la famille et le bazin. Aujourd'hui fragilisé par des accusations d'homosexualité qui l'ont conduit en prison, le griot mandingue traîne derrière lui une vie faite de combats, de fidélité aux siens, de joies intenses et de regrets.
Il avait l'allure d'un roi sans couronne. Quand Djiby Dramé entrait dans une salle, on le reconnaissait avant même qu'il ne chante. Grand boubou bazin amidonné, couleurs éclatantes, démarche lente et assurée, gestes larges comme pour embrasser la foule. Chez lui, tout relevait du symbole : le vêtement, la parole et la posture. Plus qu'un artiste, il se voulait dépositaire d'un héritage. Celui d'un griot mandingue. Longtemps, sa voix a accompagné les mariages, les baptêmes, les nuits dakaroises et surtout cette « Nuit du Bazin » qu'il avait transformée en institution culturelle. Une fête du textile, de la tradition et de la fierté locale.
Une fête à son image. Pris dans la tourmente médiatico-judiciaire pour des accusations d'homosexualité, propagation du Vih/Sida ou encore blanchiment de capitaux, Djiby Dramé voit son destin basculer, loin des scènes et des projecteurs qui ont toujours accompagné sa voix. Aujourd'hui, le décor a changé. L'homme des son et lumière se retrouve enfermé et emporté par des accusations liées à son orientation sexuelle. Une chute brutale pour celui qui répétait ne jamais regarder « dans le rétroviseur ».
Djiby Dramé vient de loin. Très loin. À Tambacounda, son enfance n'a rien d'un conte de fées. La vie est rude et les moyens limités. Son père travaille au Théâtre national Daniel Sorano, mais le quotidien reste précaire. L'école ne lui réussit pas. Il le reconnait sans détour : « J'étais un nullard. » Les cahiers l'ennuient, mais la musique l'appelle. Alors il apprend autrement. Dans les cérémonies populaires, micro à la main, il chante pour quelques billets, pour un plat partagé, pour exister.
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Les mariages et les baptêmes deviennent son école. C'est là qu'il se forge une voix grave, chaleureuse, capable de bénir, de louer et d'émouvoir. Ambassadeur du bazin Le griot naît dans la poussière des fêtes de quartier, pas dans les studios climatisés.
Quand il arrive à Dakar en 1993, il n'a ni réseau ni privilèges. Juste l'obstination. Deux ans à l'École des arts, un passage à Sorano, des petits contrats, et toujours ces prestations familiales qui lui construisent un public fidèle. Lentement, sans bruit, son nom circule. Puis vient 2005. La première Nuit du Bazin. L'idée est de célébrer le boubou traditionnel, défendre le « consommer local » et rappeler aux jeunes leurs racines. Le succès dépasse tout. Les éditions s'enchaînent. Le Grand Théâtre se remplit. Les billets pleuvent sur scène, selon la tradition des griots honorés par leurs fans.
Djiby Dramé devient une figure. Mais chez lui, la réussite n'a jamais eu le goût du luxe tapageur. Elle a celui de la famille. 2014, les premières accusations sur son orientation sexuelle Quand il parle de ses parents, sa voix se brise. Son plus grand moment de joie n'est ni un album ni une tournée.
C'est ce jour où il achète un terrain et construit une maison à Keur Mbaye Fall pour son père et sa mère, mettant fin aux années de location. « J'avais acheté ce terrain en 2001 et les chantiers de la maison terminés en 2007. Même si je mourais aujourd'hui, je serais fier d'avoir réalisé cela », dit-il. Tout est là : la réussite comme réparation. Mais, il y a aussi « Maman Chérie », son épouse et partenaire musicale. Une présence constante et presque sacrée.
Il parle d'elle avec respect, comme d'un pilier. Ensemble, ils forment un duo complice, artistique et intime. Dans sa maison, les enfants courent, les proches entrent et sortent. On sent un homme qui se définit d'abord comme fils, mari, père, avant d'être star. Pourtant, la lumière attire toujours l'ombre. À la veille de la 9e édition de la Nuit du Bazin en août 2014, il reçoit les premiers quolibets. C'est l'autre face du succès. Comme le dit Thione Seck : « Siw dou jammi borom ».
Les rumeurs commencent tôt. On commente ses gestes, son élégance, certains mouvements sur scène jugés trop efféminés. Les langues se délient et les accusations fusent. Lui répond par le détachement. « Le chien aboie, la caravane passe », balaie-t-il. Ses détracteurs le traitent de gay. Il préfère en rire : « Je ne blâmerai pas ces gens qui m'accusent. » Il dit ne pas écouter. Se concentrer sur le travail. Aider les siens. Avancer. Mais, ces murmures finissent par le rattraper. Plus violemment que prévu. Et l'ironie est cruelle : l'homme qui chantait la dignité, la tradition et la famille se retrouve aujourd'hui privé de scène, de public et de liberté.
Reste alors l'image d'un destin contrasté. Celui d'un enfant pauvre de Tambacounda devenu icône culturelle. D'un chanteur qui a offert un toit à ses parents avant de penser à lui-même. D'un artiste adulé, puis fragilisé. Un griot moderne, fier dans son bazin éclatant, qui aura connu les ovations comme la chute. À 44 ans. Et dont la voix, malgré tout, continue de résonner dans la mémoire de ceux qui l'ont vu un jour lever la main vers le ciel avant de chanter.