Le Sénégal regorge d'artistes et d'arts, certains connus du grand public, d'autres moins, qui ne sont, par contre, pas moins importants. Le « step », une forme de danse importée des États-Unis, commence à se frayer un chemin vers la renommée dans nos contrées. Il n'a pas besoin de matériel pour créer un son comme au « sabar », ou encore de musique pour trouver un rythme. Ici, seul le corps sert d'outil. Pape Samba Ndour, alias Ndureuh, est un maître du « step ». Il crée des vocations et permet à son art de prospérer.
Les artistes s'inspirent de tout pour créer leurs oeuvres. Des sentiments, du vide intérieur, des faits sociaux, et aussi du bruit. Ce dernier a permis de donner naissance à une forme de danse percussive afro-américaine. Dans ce type d'expression artistique, l'instrument est peu conventionnel : il s'agit du corps entier. Celui-ci est utilisé pour faire des pas, des applaudissements, des chants afin de produire des rythmes complexes. Ainsi, le « step dance » ou « steppin » est, avant tout, un battement avant d'être mouvement. C'est le son du corps qui dialogue avec le silence, des pieds qui sculptent le rythme, et un groupe qui devient souffle unique.
Dans la vibration du sol, il naît une poésie sans mots, une chorégraphie où chaque frappe raconte une mémoire, un héritage non pas par la voix, mais par l'écho. Faire du « step », c'est faire danser le temps, c'est transformer l'énergie en vibration, l'unité en force. C'est une manière de créer un « nous » en frappant la terre comme pour réveiller ce qui sommeille encore. Et en plein coeur de Dakar, un groupe essaie de conserver ce legs, de faire vibrer les corps et les coeurs à l'unisson.
Passion et devenir
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Il s'agit de « Step Lord ». Ce groupe, qui trouve écho à son art au centre culturel Blaise Senghor, est mené par Ndureuh. Taille moyenne, corps sculpté par l'effort, l'homme bouge tel un funambule qui ne craint pas le vide. Il ne marche pas, il flotte, mû par la grâce de ceux qui ont choisi leur voie, contre vents et marées.
Titulaire d'une licence en anglais (études américaines et caribéennes) décrochée à l'Université Cheikh Anta Diop, Pape Samba Ndour a choisi le « step dance » très tôt. Il a débuté en 2018 alors qu'il était lycéen, et a fondé son propre groupe : « Step Lord ». « J'ai commencé depuis le lycée (Blaise Diagne).
J'étais dans le club d'anglais où on organisait beaucoup d'activités avec du théâtre, de la danse... Un jour, en voulant innover à l'occasion des journées culturelles, on s'est dit : pourquoi ne pas faire du step qu'on a découvert à travers le film « Stomp the Yard » ? C'est comme ça que j'ai débuté, puis on a créé « Step Lord » après le lycée, pour faire vivre notre passion et devenir des steppeurs professionnels », confie-t-il, enthousiaste. Son ambition : faire la promotion de cet art non seulement au Sénégal, mais également en Afrique.
Au Centre Blaise Senghor, en cet après-midi de février, plusieurs types d'expressions artistiques se donnent rendez-vous. Pendant que des coureurs dégoulinent de sueur à l'entrée après des minutes de course, à l'intérieur, les visages brillent de passion. Slameurs, batteurs, graffeurs, chacun est dans son coin, essayant de capter la moindre dose d'inspiration pour faire parler son don de création.
Quelques pas plus tard, les steppeurs sont déjà chauds. Ils tapent des mains, frappent des pieds, crient tels des guerriers face au triomphe, et sourient d'une satisfaction pure. Ndureuh mène la danse, guide ses élèves dont certains arrivent à suivre le rythme, pendant que d'autres essaient encore de mettre un pas devant l'autre comme des faons.
Promouvoir le step partout en Afrique
Ndureuh, qui a déjà voyagé plusieurs fois aux États-Unis grâce à sa danse, d'abord comme étudiant puis comme professionnel pour des prestations, reconnaît tout de même quelques écueils dans la pratique de son métier. Malheureusement, regrette-t-il, la société ne valorise pas trop la danse. « La preuve : quand tu décides d'être artiste danseur, c'est ta propre famille qui te décourage dans cette voie et dénigre ton art.
Certains jugeaient, à nos débuts, que c'était une perte de temps », déplore le trentenaire. Or, ajoute-t-il, la danse est une culture, et la culture est un moteur de développement. À ses yeux, il faut avoir une forme d'expression artistique pour véhiculer tes valeurs culturelles. Pour y arriver, on a besoin d'appuis notamment financiers pour faire des tournées dans les régions et promouvoir notre forme d'art », regrette le trentenaire. Il poursuit : « Les gens ne connaissent pas trop le « step », même si on grignote un peu de notoriété grâce à « Step Lord ».
On a fait pas mal de spectacles, des stages... Toutefois, le grand public ne connaît pas encore le « step ». »
Néanmoins, cela ne le décourage absolument pas. En effet, il confie avoir d'immenses ambitions. « Déjà, nous sommes les pionniers du « steppin » au Sénégal. Désormais, l'objectif est de créer des compagnies de « steppin » en Côte d'Ivoire, au Mali, au Ghana... afin qu'en Afrique, on puisse organiser des compétitions internationales », souligne l'artiste.
Élan, ambitions
Comme chaque pionnier, Ndureuh a dû faire face à certains murs. « Malheureusement, certains nous critiquent en disant qu'on ne faisait que copier ce que font les Américains », regrette-t-il.
Toutefois, cela ne décourage pas, bien au contraire. « Le « steppin » est une forme d'art qui n'appartient à personne. Par exemple, si on prend le « sabar », c'est vrai qu'il est originaire du Sénégal, cependant tout le monde peut le faire à sa propre manière. Nous, notre « steppin » est fait de façon traditionnelle. On utilise le rythme du « mbalax » pour faire du « step ». Donc on n'a pas copié, mais on a créé quelque chose », clame-t-il.
Au milieu des battements, des pas et des vibrations du corps, Ndureuh se dresse en gardien du rythme, mais aussi en passeur de flammes. Initiateur de « Step Lord », il avance comme on trace un sillon, « step by step » (pas à pas), convaincu que le sol sénégalais peut aussi vibrer au son de sa danse, que l'Afrique entière peut suivre la cadence. Pour Pape Samba Ndour, le « step » n'est pas seulement un art, c'est une promesse : celle de faire naître un mouvement plus grand que lui. Car, au fond, quand on le partage, le rythme devient un territoire.