Ile Maurice: Michelle Cabon - « Mon rendez-vous intime avec un poète disparu »

22 Février 2026
interview

Quand Marcel Cabon est décédé, Michelle avait six, sept ans. Elle est née l'année de la publication du roman de l'essentiel, «Namasté». Comme Marcel, Michelle ne juge pas, elle (l')accompagne, sous le manguier universel, afin de célébrer sa (la) poésie et ses silences...

Qui se cache derrière Ella Nobac? Pourquoi ce besoin d'anonymat ?

Ella Nobac est mon nom de plume. L'anonymat était une distance nécessaire pour ne pas être associée d'emblée à un patronyme connu et reconnu, un nom intimement lié à mon grand-père paternel. Il me fallait cet espace à moi, comme une page blanche pour me donner une liberté d'écriture plus grande et pour déposer ma propre voix. J'ai aussi voulu permettre au livre d'exister par lui-même, qu'il s'offre sans que mon identité ou celle de mon grand-père n'influence le lecteur.

Nobac est venu comme une évidence, naturellement emprunté à mon père qui signait parfois ses toiles ainsi. C'est un clin d'oeil tendre à celui qui m'a toujours soutenue dans mon projet de recherche et d'écriture.

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  • Votre roman est nourri d'une histoire vraie et d'un lien familial fort. Comment écrit-on sur un grandpère absent, à travers la fiction, sans tomber dans l'hommage figé ou la biographie classique ?

On écrit sur un grand-père absent en l'imaginant présent et en se laissant porter par une vibration insaisissable. Je me suis laissé guider par les mots qu'il a laissés, les mots offerts et les mots tus. Pendant les nombreux mois de recherches sur Marcel, je me suis saignée de curiosité et je suis entrée dans son univers avec pudeur, le laissant prendre sa place dans le mien.

La période d'écriture m'a ainsi permise d'être réceptive à l'homme. Non pas uniquement au poète, à l'écrivain, au journaliste, ni même à mon grand-père, mais à l'homme, à l'essence même de son existence. J'absorbais tout son être comme si je me promenais innocemment dans le film de sa vie, accompagnée des plaisirs olfactifs et gustatifs, ceux-là même qui le faisaient vivre intensément. Et cette fiction m'a permis d'explorer l'intime et d'imaginer des dialogues murmurés et des silences criards qu'une biographie classique ne peut offrir.

Joe, l'écrivain du roman, apparaît tour à tour colérique, perfectionniste, blessé, lumineux. Comment avez-vous travaillé ces contradictions intimes pour en faire un personnage littéraire plutôt qu'une figure historique ?

Je n'ai pas eu à les travailler, elles sont venues à moi naturellement. Ses contradictions font partie intime de sa personne, tout comme ses combats. Il était un être paradoxal, entier, passionné, extrême dans tout. J'ai voulu explorer ses forces et ses faiblesses et sculpter le personnage comme on reçoit une émotion, avec la douceur qui lui revenait. J'ai tenté de le ramener vers le plus profond de lui-même, vers son enfant intérieur, vers la sensibilité qu'il cachait, vers les blessures qu'il portait.

Marcel est avant tout profondément humain. Il a tout d'un personnage littéraire, un personnage qui sait promener son regard dans le monde, vers l'autre, vers l'essentiel, vers l'authentique.

Le livre prend la forme d'un dialogue hors du temps entre Maya et Joe. Pourquoi avoir choisi cette structure presque onirique, entre inter view, confession et transmission ?

C'était une évidence. Cette rencontre devait se faire dans un champ imaginaire, un lieu suspendu pour laisser place à l'intimité et aux rêves, et pour que Maya et Joe se retrouvent simplement face à face, comme deux âmes qui conversent, sans réserve, sans jugement, sans interdit. La structure onirique offrait cet espace protégé, imperturbable, un espace où tout est possible, où même la mort perd sa place. Elle permettait de dépasser le cadre du monde réel, d'aller au-delà des limites du temps.

Votre texte aborde frontalement le racisme, les humiliations, la solitude de l'intellectuel engagé. Était-ce une manière de réparer une mémoire familiale longtemps tue ?

Peut-être. Mais c'était surtout une manière de dire que certaines cicatrices ne doivent pas sombrer dans l'oubli. Évoquer les atrocités de l'humanité qui malheureusement résonnent encore, c'est rappeler que l'histoire humaine porte encore ses blessures ouvertes. C'est tendre une lumière vers ceux qui ont subi en silence ou vers ceux qui ont crié haut et fort pour la justice. Écrire est parfois réparer ou, du moins, tenter de réparer ou réhabiliter ce qui peut l'être encore.

Vous avez d'abord écrit Under the Mango Tree en anglais avant de le traduire en français. En quoi le passage d'une langue à l'autre a-t-il transformé votre rapport au récit et à votre propre histoire ?

L'anglais est ma langue maternelle, celle dans laquelle je respire naturellement. Pour la version française, j'avais initialement commandé une traduction que j'ai finalement reprise, réécrite en lui insufflant ma signature, ma poésie et ma sensibilité pour exprimer au plus juste les émotions senties et vécues. Je ne voulais en aucun cas que mes mots m'échappent. Marcel avait coutume de dire : "Pour chaque mot en anglais, il existe un mot en français, cherchez-le-moi !" C'est ainsi que je les ai trouvés pour offrir aux lecteurs francophones et anglophones la même vibration. Ce travail de traduction a été une seconde écriture, une deuxième naissance et le passage en français m'a rapproché de l'héritage littéraire familial.

On sent dans le roman une attention extrême aux détails sensoriels - le vent, les oiseaux, les fleurs, la lumière jaune alamanda. Quelle place accordez-vous à la poésie dans votre écriture narrative ?

La poésie a une place fondamentale dans l'écriture. Elle donne aux mots un élan, un souffle, un goût. Elle est présente dans la brise qui tourne une page, dans l'éclat du jaune de l'alamanda. Elle est esthétique dans sa forme et ses rythmes et transmet des émotions fortes, une sensibilité imaginative. Elle fait rêver, révèle, crée une atmosphère puissante, un paysage sensoriel et résonne comme un hommage que l'on murmure à la vie.

Je lui accorde une attention toute particulière car elle transporte dans un monde où tous les sens sont en éveil, où la force des images prend naissance. La poésie donne une dimension humaine aux phrases qui peuvent alors voyager et vagabonder dans un espace-temps universel, un espace où la magie opère.

À travers ce livre, cherchez-vous surtout à comprendre Marcel Cabon... ou à vous comprendre vous même ? Et que souhaitez-vous que le lecteur emporte avec lui après cette traversée entre mémoire, littérature et filiation ?

À travers le livre, j'ai surtout tenté de créer un moment de partage que la vie ne m'avait pas offert. Et ce qui devait être un simple rendez-vous avec un poète disparu, un hommage rendu à un écrivain de taille est devenu une belle rencontre avec moi-même.

Une rencontre qui m'a permis de noircir les pages, souvent dans le plaisir de jouer avec les mots, leur donner une chance de se raconter, mais aussi dans la douleur de se dénuder pour mieux comprendre mes propres silences. Si je pouvais formuler un souhait, ce serait que le lecteur parcourt le livre le coeur ouvert et qu'il aille jusqu'au bout de l'émotion. Et qu'il emporte avec lui, juste un peu de poésie.

Les mystères de l'âme et les mots

Michelle Cabon est née à Londres en 1965 d'un père mauricien et d'une mère suisse-allemande. Elle grandit à Berne et réside actuellement à Genève. Mère de deux enfants, elle commence sa carrière professionnelle dans le journalisme en Suisse. Passionnée par les mots et les mystères de l'âme humaine, elle explore la vie avec dévouement et enthousiasme.

Depuis toujours, un projet l'accompagne : raconter la vie du poète, auteur et journaliste mauricien Marcel Cabon, son grandpère. Il y a vingt-cinq ans déjà, elle plonge dans les archives de l'île Maurice. En 2023, commence véritablement l'écriture sur cette figure majeure des lettres mauriciennes, un homme qui a combattu avec sa plume de bretteur, martelant les touches de sa machine à écrire pour l'indépendance de sa patrie.

Fruits de cette quête passionnée et intime «Under the Mango Tree» et sa version française «À l'ombre du manguier» paraissent en décembre 2025 sous son nom de plume, Ella Nobac.

La pudeur faite Cabon

Il écrivait comme on marche dans la poussière chaude, lentement, sans bruit, avec la patience des hommes qui savent que la terre finit toujours par parler.

Marcel Cabon n'a jamais cherché la grandeur. Il a préféré les chemins de traverse, les voix basses, les silences pleins. Son oeuvre avance à hauteur d'homme, parmi les cannes, les cours en terre battue, les cuisines où mijote la mémoire. Cabon regarde Maurice sans folklore. Il écrit ce qui reste quand les slogans s'effacent: la fatigue des corps, la dignité muette, l'attente.

Dans «Namasté», il ne raconte pas une histoire. Il écoute. Il laisse venir les gestes, les respirations, les petites tragédies ordinaires. Le roman est une lente procession d'âmes simples, prises entre la pauvreté matérielle et une richesse intérieure que personne ne mesure. Cabon ne juge pas, il accompagne.

Son style est fait de phrases courtes, parfois rugueuses, souvent lumineuses. Chaque mot semble pesé dans la paume avant d'être posé sur la page. Il y a chez lui une tendresse sèche, une compassion sans lyrisme. Il écrit comme on veille un malade : avec pudeur.

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