Cela fait 45 ans depuis qu'Eric Triton a chanté «Linite» pour la première fois en public. Le temps est venu pour la Transmission. Ce qu'il fera, entouré de Cool People United, le samedi 28 février, lors d'un spectacle au Caudan Arts Centre.
Le samedi 28 février, vous célébrez 45 ans de «transmission» et non pas 45 ans de carrière. Expliquez-nous la distinction.
La carrière, c'est ce que l'on fait. Il n'y a pas d'anniversaire pour cela. J'aurais pu avoir presque 60 ans de carrière. J'ai commencé la musique très jeune. Mais en tant que professionnel, cela ne fait que 45 ans que je suis sur scène.
Ce n'est pas cette longévité que vous fêtez ?
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Non. Ce sont les 45 ans de la chanson Linite (NdlR, qu'il a chantée en public pour la première fois le 12 mars 1980). La transmission c'est tellement important, surtout quand on voit tout ce qui se passe dans la musique. On ne peut pas rester les bras croisés.
Les jeunes ont besoin de bons conseillers pour comprendre que la musique, c'est différent du business. Si on veut faire du business, on commence très haut pour descendre très bas. Si on veut faire de la musique, on commence très bas pour aller très haut. Tous courent vers ce qui est tendance. Cela élimine tout ce qu'il peut y avoir de culturel en chaque enfant. C'est dangereux.
Il faudrait monter une école de musique dans chacun des neuf districts, pour que les jeunes sachent où aller après l'école. Je le crie haut et fort depuis des années. Ces écoles vont aussi créer des emplois.
Ceux qui étudient au conservatoire, où iront-ils travailler ? Avant d'être engagés dans les hôtels, il leur faudra attendre que le groupe existant meure. Celui qui chante dans ce groupe, s'il peut caser son fils ou son cousin, ne va pas aller chercher le musicien qui a étudié pendant des années et qui mérite cette place. C'est comme en politique.
Avec les intelligences artificielles, on n'a pas besoin de savoir chanter, ni d'être musicien, pour faire de la musique. Que venez-vous transmettre dans ce monde qui ne ressemble plus à celui où vous avez évolué ?
Je suis venu combattre le démon : le business. Il y a des jeunes qui débutent. Ilsfont un seul truc et sont déjà des stars. Ils se produisent même à l'étranger parce que la diaspora adore.
La diaspora fait appel à vous pour des cabarets ?
Non. La diaspora ne veut que du divertissement.
On attend beaucoup de la diaspora parce qu'elle a des moyens financiers.
Elle a les moyens de faire la fête, pas pour sauver cette île. Je n'arrête pas de crier qu'il faut créer des écoles de musique. On donne une mauvaise éducation culturelle aux jeunes.
Y a-t-il une éducation culturelle à Maurice ?
L'Atelier Mo'zar fait ce qu'il faut. (NdlR, Philippe Tho mas, qui dirige l'Atelier Mo'zar sera aussi sur scène samedi.) La musique peut sauver cette île. Mais il faut ouvrir ses oreilles pour écouter les messages qui sont dans les chansons.
Cela fait combien d'années que vous nous dites que «l'art vaincra» ?
Le problème c'est : qui a entendu ?
Qui n'entend pas ?
Après avoir fait l'Olympia quatre ou cinq fois, 50 fois le Zenith etc., je n'ai jamais ren- contré un seul ministre des Arts et de la culture. Dans d'autres pays, oui. Ailleurs, je suis ac- cueilli comme un Mauricien qui porte son drapeau. Ici, c'est : qui est le moins cher ? C'est lui qui sera engagé.
Vous avez été un conseiller de ministre. Vous n'avez pas rencontré son collègue de la Culture ?
J'étais le conseiller d'un ministre qui n'était pas concerné par la culture (NdlR, c'était Ivan Collendavelloo, ministre de l'Énergie). Arrivé en 2026, je crie toujours, «L'art vaincra.»
Vos confrères demandent des rendez-vous au ministre des Arts et de la culture. Pourquoi pas vous ?
J'aurais préféré qu'une personne qui travaille dans le domaine de la culture se demande qui il faut appeler. Parmi ceux qui vont voir le ministre, il y en a qui ne font que du business et rien pour l'évolution de la culture. Je n'ai pas envie de faire partie de cette clique.
Je veux faire les choses bien. La culture mauricienne peut exploser sur le plan international. On a une richesse culturelle que d'autres pays nous envient, mais qu'on n'utilise pas.
Qu'est-ce qui empêche la musique mauri- cienne de se faire connaître à l'international ?
Les religions. Elles nous divisent. On n'ose pas le dire parce que c'est un blasphème. Le mauricianisme n'existe pas encore. Soyons fiers d'être Mauriciens.
Quelle est la première chose que vous souhaitez transmettre ?
L'émotion. C'est l'arme la plus importante pour tou- cher le coeur des gens. Après un concert, j'aime quand le public dit : «Ça m'a fait du bien. Ce que vous avez dit m'a touché, parce que je connais des gens qui ont ces problèmes.» C'est aussi l'afro-oriental qu'il faut transmettre. C'est en mélangeant nos cultures qu'on pourra créer quelque chose d'aussi valable que ce qu'il y a au Brésil, par exemple.
Votre dernier single «Swisid pa enn solision» sorti en décembre, c'est un exemple de l'émotion que vous voulez susciter ?
Le sujet m'interpelle. C'est une chanson qui a été faite en un après-midi, après une discussion sur les taux élevés de suicide. Il faut utiliser l'émotion non seulement dans la musique, mais dans la langue aussi. Notre langue créole n'est pas assez émotionnelle. Pour dire, je t'aime, il faut le dire en français. En créole, ça ne sonne pas vrai.
Vous pourriez inventer la bonne manière de le dire.
Il faut inventer le mauricianisme. J'adore le séga typique, notre patrimoine culturel. Mais dans le séga moderne, à quel moment est-ce qu'il y a de l'émotion ? Quand le morceau commence, c'est joyeux, tout le monde crie ; personne n'écoute les paroles.
C'est une émotion.
C'est de l'animation. Pas pour faire réfléchir, ni pour aider les gens à parler à leurs enfants. On n'arrive pas à parler aux enfants d'aujourd'hui. Si on leur parle, ce sont des gros mots qui sortent de leur bouche, et vous risquez de leur donner des claques et de mal finir.
L'expérience du père de famille qui parle ?
J'ai quatre fils. Ils ont 32 ans, 24 ans, 14 ans et sept ans.
Vous leur avez mis des claques ?
J'ai été un enfant qui était corrigé tous les jours. Je sais ce que c'est. J'ai changé de chemin. Avec mes enfants, c'est la musique, l'émotion. Mon fils de 14 ans veut faire de la musique.
Vous lui avez dit «l'école d'abord» ?
C'est ce que mes parents m'ont dit. Je lui ai expliqué que l'école est obligatoire jusqu'à l'âge de 16 ans. Si cela n'avait pas été le cas, il aurait pu arrêter pour faire de la musique.
L'affiche du concert «Transmission» annonce N'Gelo Triton sur scène.
C'est lui. Je suis très fier de lui.
A-t-il d'autres professeurs de musique en dehors de vous ?
Comme moi, il n'est resté qu'un jour au conservatoire.
Vous avez accepté ça ?
Oui. Quand je suis allé suivre un cours de musique au centre Charles Baudelaire, le premier jour, on s'est moqué de moi. On m'a dit que la main gauche, ce n'est pas fait pour jouer de la guitare. Depuis, je déteste cette formule d'apprentissage académique, parce qu'on m'a rejeté. Mon fils est rentré du cours en disant : «On veut me faire apprendre des petits points sur des lignes. C'est pas ça que je veux. Moi, je veux jouer.»
Sans commencer par apprendre à lire la musique ?
Il va le faire, il ne faut pas forcer. Il fréquente l'Atelier Mo'Zar. Maintenant, il ac- cepte d'apprendre le solfège parce qu'il a vu que ça va plus vite si on sait lire les notes.
On peut vous imaginer devenant l'un des professeurs de l'Atelier Mo'Zar ?
Je ne pourrais jamais être prof. Je n'ai pas appris à lire la musique, parce qu'au conservatoire, on s'est moqué de moi. Ceci dit, pour préparer les 30 ans de l'Atelier Mo'zar en mai, j'étais en résidence pendant une semaine avec les enfants de l'atelier, Linley Marthe, Philippe Thomas, Christophe Bertin, Manu Desroches. Ils ont un langage différent, ils ont une mission. Ils savent qu'on ne fait pas de la musique pour le fun.