Ile Maurice: Grup Latanier - 47 ans de musique engagée et d'héritage militant

25 Février 2026

À Maurice, rares sont les groupes qui peuvent se targuer d'avoir marqué autant de générations que Grup Latanier. Fondé le 29 novembre 1979 dans le jardin familial des Joganah à Palma, le groupe est devenu au fil des décennies une véritable institution culturelle et militante.

À l'origine composé des deux frères Ram et Nitish Joganah, il continue aujourd'hui de faire résonner ses messages à travers la voix de la nouvelle génération, notamment avec Kavi Joganah aux côtés de son père, Ram.

Un outil de survie

L'histoire de Grup Latanier ne peut être racontée sans revenir à 1973. À l'époque, les frères Joganah font partie du Grup Kiltirel Soley Ruz collectif d'artistes engagés fondé par de jeunes militants tels que Bam Cuttayen, Micheline Virahsawmy, Rosemay Nelson, Bruno Jacques et Lelou Menwar. Soley Ruz devient rapidement le porte-voix d'une jeunesse en colère face aux inégalités sociales et aux injustices politiques.

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Les chansons, profondément engagées, touchent particulièrement la classe ouvrière et nourrissent l'espoir d'un changement. En 1979, après plusieurs années de militantisme intense, le collectif se dissout. Ram et Nitish refusent cependant d'abandonner le combat. «Nou tou finn bien arive dan lavi, ek zordi mo bien fier de mo parkour», affirme Ram Joganah.

Issus d'une famille modeste de cinq enfants, et marqués par le décès précoce de leur père, Dindyal, les frères Joganah sont élevés par leur mère, Ellamah, affectueusement appelée Tantine Gaya. La musique devient pour eux un outil d'expression, mais aussi de survie.

C'est dans leur jardin à Palma que naît officiellement Grup Latanier en 1979. Deux ans plus tard, le groupe sort son premier album, Krapo Kriye (1981), en collaboration avec d'autres artistes engagés. Les titres comme Dintanana, Spektater, Ton Madev et surtout Krapo Kriye deviennent des classiques. Avec plus de 17 albums à son actif et le MASA Award Winners 2007 pour sa contribution à la musique, Grup Latanier s'impose comme une référence incontournable de l'histoire musicale de Maurice. Pour Ram Joganah, la musique n'a jamais été un simple divertissement.

«Quand nous parlons de chanson, nous parlons de message. Un message qui éduque la population», confie-t-il. Son fils Kavi insiste sur la dimension humaine avant tout : «Ce qui m'inspire, c'est l'aspect humain. Comment l'être humain peut s'améliorer. Comment bien vivre avec soi-même.» Ram Joganah explique que l'écriture relève presque du rituel et du mystique. Parfois la mélodie vient avant, parfois le texte. «Sans s'y attendre, il suffit d'une mélodie ou même d'un mot... et ça coule.» Chaque chanson porte un poids émotionnel équivalent : «Tous les textes ont le même amour, la même rigueur.»

Interrogé sur l'évolution de la musique contemporaine, Ram Joganah se montre lucide. Selon lui, la technologie facilite la production, mais l'essentiel demeure le travail et la conscience artistique. «Le musicien dirige la tendance. Il doit être conscient du monde.» Il regrette parfois un manque de rigueur et d'encadrement, tout en soulignant l'importance d'institutions comme la Mauritius Society of Authors pour structurer et valoriser les artistes: «Ils ont un grand rôle à jouer pour que les musiciens puissent se développer.» Selon lui, la musique doit rester vivante et organique. Il parle de «bon son», cette vibration imparfaite mais authentique qui donne une âme à la création : «Quand on fait de la musique, c'est vivant. Ce n'est pas mécanique.»

Au coeur de leur discours, une valeur revient avec insistance : le respect. «Respect pour les femmes. Beaucoup de respect.» Pour Ram, l'amour et la dignité doivent remplacer la violence et la domination. Ce message traverse leur discographie, tout comme leur appel constant à dépasser les divisions ethniques et sociales. «Nous sommes tous un», rappelle-t-il.

Aujourd'hui, Kavi accompagne son père sur scène. Porter l'héritage de Grup Latanier n'est pas anodin. «Depuis que je suis petit, je me baigne dedans», confie-t-il. Il évoque une responsabilité, mais aussi une fierté immense de poursuivre ce combat artistique et social. Partager la scène avec son père est pour lui un moment fort : «C'est un plaisir, une fierté.»

Plus de 47 ans après sa création, Grup Latanier continue d'inspirer. «Je suis très fier», affirme Ram. Il est fier du chemin parcouru, fier d'avoir touché des générations, fier d'avoir tenu bon malgré les difficultés. À l'heure où la société mauricienne fait face à de nouveaux défis économiques, environnementaux et sociaux, le message de Grup Latanier reste d'actualité : progresser en tant qu'êtres humains, cultiver le respect et utiliser la musique comme levier de conscience.

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