Le campus de l'Université Cheik Anta Diop de Dakar (UCAD) a rouvert partiellement ses portes jeudi 26 février. Une réouverture à la va piano, espérant la va sano.
Après 2 semaines de fermeture, le gouvernement sénégalais est dans la dynamique de rassurer la communauté éducative et les populations que les échauffourées des 8, 9 et 10 février derniers n'ont été qu'une tempête dans un verre d'eau ; que la situation est sous contrôle ; et surtout qu'il a des solutions à court et moyens termes aux problèmes à l'origine de la contestation estudiantine.
C'est du moins la lecture plausible que l'on peut faire de l'exposé qu'en a fait le Premier ministre Ousmane Sonko devant la représentation nationale, accompagné du ministre de l'Enseignement supérieur et de celui de l'Intérieur. Ces explications de l'Exécutif devant le Législatif sont une indication de ce que les violences sur le campus de l'UCAD, début février, ont été d'un choc émotionnel important dans le pays, et pour cause ! Primo, elles ont été une révélation de la brusque césure de la communauté éducative, notamment universitaire, d'avec la politique de la coalition '' Takku Wallu Sénégal" au pouvoir depuis mars 2024 ; secundo, un étudiant, Abdoulaye Ba, est décédé au cours de ces chaudes journées et les explications gouvernementales et du médecin légiste n'ont pas convaincu grand monde; après presque 2 ans de pouvoir, la coalition dirigée par le président Bassirou Diomaye Faye peine à provoquer la rupture d'avec l'ancien système de gouvernance. Beaucoup de problèmes structurels sont restés en l'état. Pourtant, elle en avait fait une de ses promesses phares pendant la campagne électorale et les étudiants, et plus généralement la communauté éducative avaient été ses plus farouches soutiens.
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Mais voilà que 2 ans après l'avènement de cette coalition au pouvoir, les étudiants trainent 13 mois d'arriérés de bourses, se plaignent des insuffisances continues des oeuvres sociales universitaires et par ailleurs, des enseignants appellent à la grève pour revendiquer de meilleures conditions salariales, indemnitaires et de travail. C'est à croire que la révolution du truculent duo, Faye/Sonko, a de l'eau dans le gaz.
En effet, avant cette crise universitaire, la première épreuve d'ampleur pour le gouvernement Sonko, les gargotes dakaroises, des milieux introduits dans les familles Faye et Sonko et la presse ont fait état d'incompréhensions, voire de mésententes entre les 2 capitaines du bateau sénégalais. Mésententes au sujet de la gestion de leur parti, le PASTEF, de la coalition Takku Wallu, et de l'appareil d'État. Bref, les problèmes que rencontrent souvent les vainqueurs quand vient le moment de partager leurs butins de guerre. C'est quand on passait que ses tiraillements entre le président Diomaye Faye et son premier ministre étaient surmontés que le vivier de leurs plus fervents supporteurs s'est mis à bouillonner, particulièrement au campus de l'UCAD.
Une soudaine montée de tension qui oblige le fusible, le Premier ministre, à son devoir d'encaisser le choc et de rendre compte devant le Parlement et partant, au peuple sénégalais. Mission difficile s'il en est pour Ousmane Sonko qui doit ménager dans ses explications, les choux de la paix sociale, le rôle régalien de l'État, les missions incompressibles des forces de défense et de sécurité et l'appétit caprin d'étudiants frondeurs, d'enseignants grévistes.
En tout cas, mardi dernier, devant les députés, il s'est mis dans la posture d'un chef de gouvernement qui assume avec autorité ses responsabilités, ses prises de décisions : " Si c'était à refaire, je le referai ... Nous avions appris par des fiches de renseignement que des étudiants voulaient brûler des provisions de restaurants universitaires et la bibliothèque... j'ai saisi le ministre de la Sécurité et demander l'intervention de la police sur le campus". Le rôle régalien de l'État est donc sauf. La paix sociale aussi, quoiqu'un étudiant soit mort des "suites d'un saut du 4e étage", dixit le médecin légiste. Pas de quoi rassurer les étudiants frondeurs, la chèvre, qui opposent alors au Premier ministre, le sacro-saint principe des franchises universitaires.
Mais Ousmane Sonko s'est montré à l'aise devant les parlementaires, assenant à qui veut l'entendre que "le campus social ne fait pas partie de la franchise universitaire...certaines interventions des forces de l'ordre sont justifiées". Par ces propos, le premier ministre sénégalais fait ses choux gras de la raison d'État au-dessus du grégarisme syndical parfois aussi suicidaire que moutons de Panurge.
Cependant, pour dédouaner les étudiants mécontents, Ousmane Sonko a reproché aux forces de police d'être intervenues tardivement sur le campus et surtout d'avoir fait ''un usage disproportionné de la force avec des bavures". Belle pirouette verbale d'un habile tribun qui a bien préparé son examen oral devant la représentation nationale ! Au demeurant, convaincu d'avoir réussi l'exercice, il a déclaré à la fin de son exposé : '' Le lien idyllique entre nous et les étudiants va continuer".
Voeu pieux d'un premier ministre à la recherche d'un second souffle ? On attend de voir quel accueil le monde universitaire fera des annonces d'installation d'un commissariat de police sur le campus de l'UCAD, de la construction d'un nouveau campus pour le désengorger, des engagements à épurer le retard de paiement des bourses, et d'une suite rapide aux revendications des enseignants grévistes.
En tout cas, avec cette réouverture partielle des cités universitaires qui s'est passée hier dans le calme, on peut se risquer à dire que le gouvernement Sonko a gagné une bataille, celle d'avoir ménager la chèvre et le chou pour apaiser le climat social. Quid de la guerre d'une refonte structurelle du système d'enseignement universitaire au Sénégal ?
