Le Sénégal est à un tournant décisif. Entre l'exploitation du gaz naturel, la montée en puissance des agropoles et la structuration des zones économiques spéciales (ZES), le pays dispose des leviers pour transformer son économie informelle en moteur industriel. Encore faut-il relier ces instruments aux politiques de formation, d'incubation et de financement, afin que chaque entrepreneur trouve sa place dans cette dynamique.
Quand on marche dans les ateliers de la SODIDA ou qu'on échange avec les entrepreneurs des zones urbaines et rurales, une réalité saute aux yeux : l'économie sénégalaise vit et respire à travers l'informel. C'est là que se trouvent les talents, les initiatives et les énergies qui, si elles sont bien accompagnées, peuvent devenir le socle d'une industrialisation inclusive.
Trois instruments déjà en place
Trois leviers structurants existent déjà :
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Les domaines industriels, qui offrent aux petites entreprises un cadre organisé et des équipements mutualisés. Malheureusement, la loi n°7790 du 10 août 1977, qui définissait leur statut et leur régime fiscal, est tombée en désuétude.
Pourtant, l'État affiche aujourd'hui une volonté d'implanter ce type d'instrument dans la plupart des départements. Cette loi mérite une adaptation à la réalité économique actuelle, afin de capitaliser sur les enseignements tirés des expériences réussies comme celle de la Sodida, véritable success story qui a démontré la pertinence du modèle.
Les agropoles, qui transforment les productions agricoles sur place et valorisent les terroirs.
Les ZES, qui attirent les capitaux et ouvrent les marchés internationaux.
Mais ces infrastructures ne suffisent pas. Trop de projets échouent faute de formation, de financement ou d'accompagnement. Il faut donc les relier à des politiques inductives -- formation, incubation, mise à niveau, financement -- pour donner aux entrepreneurs les moyens de franchir les étapes de la formalisation.
Des écosystèmes complémentaires
Un domaine industriel, une agropole ou une ZES ne sont pas seulement des zones délimitées. Ce sont des écosystèmes vivants. Les domaines industriels structurent l'informel, les agropoles dynamisent l'agriculture et les territoires, et les ZES connectent le pays aux marchés mondiaux. Ensemble, ils forment une chaîne cohérente qui réduit les barrières d'entrée et facilite l'intégration des acteurs locaux.
Le gaz, catalyseur de développement
Sur le terrain, les industriels le disent clairement : sans énergie fiable et abordable, impossible de produire à grande échelle. L'exploitation du gaz naturel est donc une opportunité majeure. Elle peut alimenter les zones industrielles en énergie compétitive, réduire la dépendance aux importations et sécuriser l'approvisionnement des entreprises.
Le gaz ouvre aussi la voie à de nouvelles filières -- pétrochimie, engrais, matériaux -- qui renforcent la valeur ajoutée produite sur place. Sa disponibilité est un argument fort pour attirer des IDE dans les ZES et les agropoles. Relié aux écosystèmes existants, il devient un vecteur de développement intégré, capable d'accélérer la montée en gamme de l'économie sénégalaise.
La sous-traitance, un pont vers les chaînes de valeur
Dans les ateliers que j'ai visités, beaucoup de PME rêvent de travailler avec les grandes entreprises. La sous-traitance est le pont qui peut rendre cela possible. Fournir des composants, assurer la logistique ou l'emballage pour des sociétés implantées dans les ZES ou les agropoles, c'est accéder à des marchés stables et bénéficier de transferts de savoir-faire.
Mais pour que ces relations soient durables, elles doivent reposer sur des contrats clairs, des garanties de paiement, des programmes de formation et des incitations fiscales encourageant les grandes entreprises à recourir à la sous-traitance locale.
Formation et incubation : Construire des trajectoires durables
Les idées ne manquent pas, mais les porteurs de projets manquent souvent d'accompagnement. L'incubation est la réponse : elle transforme une idée en entreprise viable grâce à la formation, au mentorat, à l'accès aux équipements et au financement.
Les incubateurs universitaires, écoles techniques, écoles d'ingénieurs et incubateurs privés jouent chacun un rôle spécifique. Mais leur efficacité dépend de leur capacité à créer des passerelles avec les infrastructures industrielles : ateliers centraux, domaines industriels, agropoles et ZES.
Gouvernance et perspectives
La réussite dépend aussi de la gouvernance. L'APROSI doit être repositionnée comme chef d'orchestre technique, avec plus de flexibilité. Un passage du statut d'EPA à celui d'EPIC lui permettrait de bénéficier des avantages du code des investissements et de capter des ressources additionnelles. L'APIX doit mieux relier l'attraction des IDE à l'intégration locale. Et des outils modernes, plateformes numériques, guichets uniques territoriaux, doivent être mis en place pour assurer un suivi efficace.
L'avenir de l'industrialisation repose sur une vision intégrée : relier les dispositifs entre eux, promouvoir les chaînes de valeurs, et orienter la planification vers les infrastructures, les institutions et la formation du capital humain. Dans cette logique, le gaz naturel devient un catalyseur qui soutient la montée en gamme de l'économie et renforce l'attractivité des territoires.
Conclusion
L'industrialisation, ce n'est pas seulement une affaire d'infrastructures ou de capitaux. C'est un parcours collectif où chaque acteur du micro entrepreneur au grand investisseur -- doit trouver sa place.
En reliant les instruments physiques aux politiques inductives, en intégrant l'apport du gaz et en construisant des chaînes de valeurs intégrées, le Sénégal peut transformer son informel en moteur de croissance durable et inclusive.