Longtemps pointée du doigt pour sa contribution à la pollution de la baie de Hann, la Société de gestion des abattoirs du Sénégal amorce un virage stratégique. Résidus de panse, os, cornes et sabots sont désormais transformés en amendement organique, dans une logique de dépollution et de souveraineté agricole.
L'odeur est âcre et persistante. Au petit matin de ce 22 février 2025, le soleil pose ses rayons sur les installations de la Société de gestion des abattoirs du Sénégal (Sogas), ex-Séras. Le ballet des camions ralentit, mais l'activité ne faiblit pas.
Derrière les murs de béton, les chaînes métalliques résonnent encore, ponctuées par les éclats de voix des ouvriers. Dans cette partie du département de Pikine, chaque jour, des tonnes de déchets animaux s'accumulent. Longtemps, ils ont pris le chemin des canalisations, puis celui de la baie de Hann.
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Dans son bureau, Harouna Gallo Bâ assume le passé. « Nous faisons partie des entreprises qui polluent la baie de Hann. J'allais même dire que la Sogas est l'un des plus grands pollueurs. Mais c'est indépendant de notre volonté. L'abattoir date de 1957, il est devenu vétuste », reconnaît le directeur général. Face à ce constat, la Sogas a choisi de transformer la contrainte environnementale en opportunité économique.
« Je suis assis sur de la matière première », lâche-t-il, fier. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : les huit abattoirs gérés par la Sogas génèrent près de 40 tonnes quotidiennes de résidus de panse. Il faut y ajouter des cornes, des sabots, des os et du sang. Ainsi, le volume atteint environ 60 tonnes par jour. « Avant, tout était jeté. On nous disait qu'on n'en avait pas besoin. On ne savait pas que c'était de l'or », poursuit-il.
Dans la zone de compostage, le décor change. De longs andains brunâtres s'étendent sur plusieurs mètres. L'odeur est plus terreuse que fétide. Amadou Sarr, agent technique, décrit le processus.
« Tout commence à la triperie. On récupère le contenu des panses, que l'on place dans une cuve. Une presse sépare ensuite l'eau de la matière solide. Cette matière est transportée ici pour le compostage », explique-t-il. Les tas, larges de deux mètres et longs de vingt-cinq mètres, sont retournés régulièrement et humidifiés tous les quinze jours.
« Au bout de quarante-cinq jours, le compost entre en phase de maturation. Ensuite, on le met en sac », précise-t-il en soulevant une poignée de matière sombre et friable.
Souveraineté en engrais en ligne de mire
Le projet de la Sogas repose sur un partenariat avec l'Institut national de pédologie (Inp).
« La Sogas fournit la matière première, l'Inp apporte l'expertise scientifique », précise le Dr Alfred Coly Tine, directeur général de l'Inp. L'objectif est double : réduire la pollution de la baie de Hann et restaurer la fertilité des sols. L'enjeu dépasse la seule dépollution.
« Les sols du Sénégal sont dans un état inquiétant, surtout du point de vue de la fertilité », alerte le pédologue. L'amendement organique améliore la structure du sol, renforce sa capacité de rétention d'eau, stimule son activité biologique et optimise l'efficacité des apports minéraux.
« C'est une base essentielle pour une agriculture durable et pour la souveraineté alimentaire », insiste-t-il. Harouna Gallo Bâ revendique cette ambition. « Notre objectif est d'être souverains en engrais bio et de réduire les importations d'engrais chimiques qui détruisent nos sols. Moi-même, je suis importateur d'engrais chimiques », confie-t-il, assumant le paradoxe.
Restauration de la vie des sols
Le projet pourrait également générer des emplois, notamment pour les jeunes et les femmes.
La Sogas envisage d'organiser la collecte de bouses de vache dans la zone sylvo-pastorale, à travers des coopératives locales, afin d'enrichir le compost. Mais il reste un défi de taille : le traitement du sang. « Depuis 1957, le sang est jeté dans la baie. Le récupérer constitue un grand défi technologique », admet le directeur général de la Sogas.
En collaboration avec l'Office national de l'assainissement du Sénégal (Onas) et l'Agence française de développement (Afd), un programme de modernisation des abattoirs est à l'étude afin de réduire drastiquement les effluents.
La transformation des déchets solides en amendement organique constitue ainsi une première étape. À défaut d'effacer des décennies de rejets, la Sogas tente, aujourd'hui, de réparer en nourrissant la terre plutôt que la mer.
L'engrais organique agit différemment de l'engrais chimique. Là où ce dernier apporte directement à la plante des éléments nutritifs comme l'azote, le phosphore ou le potassium, le premier agit d'abord sur le sol lui-même. Issu de matières organiques compostées, l'engrais organique améliore la structure des terres agricoles, favorise la rétention d'eau et stimule l'activité biologique.
« Il permet de corriger certains déséquilibres, d'améliorer le pH et d'optimiser l'efficacité des engrais minéraux », explique le Dr Alfred Coly Tine, Dg de l'Institut national de pédologie (Inp). Dans un contexte marqué par la variabilité des pluies et la dégradation progressive des terres, cette fonction devient stratégique.
Dépollution de la baie de Hann, l'autre ambition
Des sols appauvris perdent leur capacité productive et résistent moins aux chocs climatiques.
Selon M. Tine, l'engrais organique est ainsi perçu comme un levier de résilience agricole. « En restaurant la matière organique, il contribue à sécuriser les rendements et à réduire la dépendance aux intrants importés. Une approche qui s'inscrit pleinement dans les objectifs de transition agroécologique », souligne le directeur général de l'Inp. Depuis plusieurs décennies, la baie de Hann reçoit les rejets industriels et domestiques de l'agglomération dakaroise. Les abattoirs de la Sogas, en activité depuis 1957, ont longtemps évacué leurs déchets solides et liquides sans traitement adapté.
« Nous polluons depuis 1957 », reconnaît Harouna Gallo Bâ. Les résidus de panse, les os, les cornes et surtout le sang ont contribué à la dégradation progressive des eaux côtières.
« La valorisation des déchets organiques s'inscrit dans un programme plus large de modernisation et de dépollution, mené en partenariat avec l'Onas et l'Afd. L'objectif est de limiter drastiquement les rejets, d'améliorer le traitement des effluents et de sécuriser les installations », indique-t-il.