À la tête de l'Economic Development Board, Mahen Abhimanu Kundasamy répond aux critiques sur les retards et l'orientation des investissements. Il défend une transformation en profondeur de l'institution et une accélération de la transition vers une économie plus productive et à forte valeur ajoutée.
On affirme que certains projets d'investissement connaissent des retards importants, voire restent bloqués, au niveau de l'EDB. Pourquoi une telle perception ?
Je ne m'attarderai pas sur les perceptions, mais plutôt sur les faits, car les perceptions ne reflètent pas la réalité. Dans cette optique, il est essentiel d'expliquer clairement le rôle de l'EDB ainsi que les différentes étapes que suit un dossier d'investissement, depuis son dépôt jusqu'à sa mise en œuvre.
L'EDB intervient avant tout comme facilitateur et coordinateur des projets d'investissement, en assumant pleinement son rôle de guichet unique. À ce titre, il agit comme une interface stratégique entre les investisseurs, les autorités compétentes, les collectivités locales, les ministères et les organismes de régulation, afin de simplifier et d'accélérer l'obtention des licences, permis, autorisations et validations requises.
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Pour de nombreux projets, l'EDB joue ainsi un véritable rôle de chef d'orchestre : il centralise les éléments du dossier, clarifie les aspects techniques et coordonne les retours des différentes administrations, dans le but de faciliter l'avancement des dossiers, d'assurer la viabilité économique des initiatives, leur alignement avec les orientations stratégiques nationales, ainsi que leur conformité au cadre réglementaire en vigueur et aux normes environnementales et urbanistiques.
Au cours de ce processus, des délais peuvent effectivement apparaître à certaines étapes. Trois causes principales expliquent généralement ces situations. Premièrement, il y a des dossiers incomplets ou faisant l'objet d'ajustements successifs de la part des promoteurs - plans, montage financier, structure du projet, conformité réglementaire, entre autres.
Deuxièmement, il y a la complexité technique accrue des projets d'envergure, impliquant l'obtention de multiples permis et un séquençage précis des autorisations. Et troisièmement, il y a les délais de réponse et les besoins d'alignement entre plusieurs organismes publics.
C'est précisément à ce niveau que l'EDB joue un rôle clé, en réunissant les parties concernées afin d'identifier les points de friction, de définir un plan d'action clair et de convenir de délais réalistes pour la mise en œuvre des projets. Nous encourageons par ailleurs les promoteurs à solliciter l'EDB le plus tôt possible, en particulier pour les projets complexes, afin de cadrer dès le départ la liste des autorisations requises, la séquence opérationnelle et les documents attendus.
En matière de facilitation des affaires, nous continuons à renforcer la digitalisation et la simplification des procédures grâce à des plateformes de gestion électronique des autorisations, afin de réduire les frictions administratives et d'offrir une meilleure visibilité aux opérateurs économiques.
Pourtant, vos détracteurs disent que l'EDB devrait faire l'objet de réformes en profondeur afin d'être en mesure de concevoir et de mettre en œuvre des stratégies de développement réellement ciblées, adaptées aux spécificités de chaque secteur d'activité, cela dans le cadre de la Vision 2050. Que répondez-vous à cela ?
L'EDB est engagée dans un processus continu de modernisation et d'adaptation, parce que la conjoncture mondiale évolue vite et qu'une agence de promotion de l'investissement doit rester agile. Conformément aux mesures annoncées par le Premier ministre, Navin Ramgoolam, lors du discours du Budget 2025-2026, une restructuration organisationnelle est en cours au sein de l'EDB.
Celle-ci s'inscrit dans la volonté du gouvernement d'opérer une transition structurelle afin de faire évoluer une économie axée sur la consommation au cours des dix dernières années vers une économie productive, diversifiée et créatrice de valeur.
Cette restructuration vise à adapter nos structures internes, à renforcer nos capacités opérationnelles et à consolider les équipes dédiées aux filières prioritaires telles que les TIC, l'économie bleue, les énergies renouvelables et l'industrie manufacturière de pointe. L'objectif est de mieux orienter les flux d'investissement vers ces secteurs stratégiques et de positionner Maurice sur des segments à forte valeur ajoutée.
Nous engageons également un changement de paradigme dans notre approche d'engagement à l'international, en recentrant nos efforts sur des marchés à fort potentiel et stratégiquement alignés avec nos objectifs de croissance économique. À titre d'exemple, compte tenu du potentiel considérable de l'Afrique en pleine émergence, ainsi que des dynamiques propres à chacune de ses régions, nous avons entrepris une refonte complète de notre Africa Desk.
Cette réorganisation repose sur une approche plus granulaire, avec la mise en place d'unités régionales dédiées à l'Afrique de l'Ouest, à la région MENA et au bloc SADC/COMESA, afin de mieux prendre en compte les spécificités économiques, réglementaires et sectorielles propres à chaque marché.
Cette transition nécessite une phase d'ajustement, mais nous sommes confiants que ses effets seront visibles d'ici deux à trois ans, notamment à travers des stratégies sectorielles plus ciblées et une capacité d'exécution renforcée. Cette transformation s'inscrit également dans une démarche résolument collaborative. Nous privilégions un dialogue constant entre les secteurs public et privé afin d'identifier, de concert, les réformes les plus pertinentes pour répondre aux besoins des investisseurs et les leviers d'amélioration adaptés aux réalités propres à chaque secteur d'activité.
Dans ce cadre, la révision et la modernisation de nos dispositifs d'incitation et de soutien à l'investissement, afin de les rendre plus attractifs et compétitifs, constituent également un axe majeur de notre action. À ceux qui plaident en faveur de réformes, ma réponse est sans équivoque : oui, nous avançons, dans un cadre structuré, avec des objectifs clairement définis et une exigence de performance.
Pouvez-vous nous donner un aperçu du nombre de projets d'investissement qui ont été soumis et traités par l'EDB au cours de l'année 2025 ?
L'année 2025 a été marquée par une dynamique exceptionnelle, se traduisant par le traitement d'un volume important de projets dans un cadre de gouvernance renforcé, assurant rigueur décisionnelle et suivi opérationnel renforcé. Entre avril et décembre 2025, le conseil d'administration de l'EDB s'est réuni 12 fois et a approuvé 46 projets d'investissement pour une valeur totale déclarée de Rs 140 milliards, contre 23 projets en 2024 pour Rs 37,4 milliards.
Ces nouveaux projets ont directement renforcé notre pipeline, qui dépasse aujourd'hui les Rs 400 milliards de projets en cours d'accompagnement. Ce portefeuille s'inscrit dans un calendrier de réalisation s'échelonnant sur cinq à huit ans, illustrant le caractère pluriannuel et structurant de ces investissements, lesquels couvrent des secteurs prioritaires et à forte valeur ajoutée, tels que l'éducation, la santé, les Tic, les loisirs, l'industrie manufacturière, ainsi que les Smart Cities et le développement immobilier.
D'autres indicateurs viennent confirmer cette vitalité, notamment l'octroi de 6 918 Occupation Permits en 2025, contre 5 461 en 2024, traduisant un regain d'attractivité pour les talents et investisseurs étrangers. Par ailleurs, dans le secteur de l'immobilier résidentiel, 862 autorisations ont été accordées en 2025, un niveau qui demeure solide et témoigne d'un attrait soutenu pour Maurice et pour son offre résidentielle auprès des investisseurs.
Dans le même temps, 31 demandes d'acquisition à vocation commerciale ont été approuvées pour un montant total de Rs 1,2 milliard, illustrant la confiance durable des opérateurs économiques dans l'environnement des affaires mauricien.
Alors que l'investissement direct étranger (IDE) se concentre de manière disproportionnée sur le secteur immobilier, au détriment des secteurs productifs et innovants, comment l'EDB justifie t-elle cette orientation et quelles mesures concrètes compte- t-elles enfin mettre en place pour réorienter les flux vers des activités à plus forte valeur ajoutée et à fort potentiel de croissance ?
Il est important de nuancer la perception selon laquelle les IDE seraient disproportionnellement orientés vers l'immobilier. Tout d'abord, les dernières statistiques publiées par la Banque de Maurice mettent en évidence un changement majeur : entre janvier et septembre 2025, les services financiers et d'assurance se sont imposés comme le premier secteur d'accueil des IDE, avec Rs 18,5 milliards, devançant l'immobilier avec Rs 15,7 milliards, sur un total d'environ Rs 40,4 milliards. Ce seuil marque un changement de paradigme pour l'économie mauricienne.
Par ailleurs, historiquement, le secteur immobilier représente environ 50 % à 55 % des IDE, ainsi qu'environ 50 % de l'investissement total du secteur privé. Entre 2010 et 2024, il a concentré près de 51 % des IDE de manière cumulative. Ce ratio n'a dépassé le seuil des 60 % qu'à de très rares occasions au cours des deux dernières décennies, notamment en 2015, 2019 et 2024, selon les données publiées par la Banque de Maurice.
Il convient de souligner que l'impact du secteur immobilier, en particulier à travers des projets intégrés tels que les Smart cities, dépasse largement le simple développement foncier et ne saurait être perçu comme étant en opposition avec les autres secteurs économiques. Véritables catalyseurs de croissance, ces investissements génèrent un effet multiplicateur significatif en soutenant le financement des infrastructures de base, telles que les routes, les réseaux et les services essentiels.
Par ailleurs, ces développements sont conçus pour favoriser la mixité des usages, en intégrant des espaces résidentiels, des pôles d'affaires, des centres commerciaux, des établissements scolaires et universitaires, des infrastructures hôtelières, médicales et des parcs loisirs, au bénéfice de l'ensemble des régions environnantes.
Celui qui investit dans l'immobilier résidentiel, souvent à travers l'acquisition d'une résidence secondaire, constitue également un levier stratégique vers d'autres secteurs de l'économie. En découvrant le pays, en expérimentant son écosystème et son cadre de vie, l'investisseur évalue progressivement son environnement d'affaires ; lorsque les conditions lui paraissent favorables, il est alors davantage enclin à envisager le développement d'activités économiques sur place, génératrices d'emplois.
En s'appuyant sur cet écosystème, notre stratégie vise à accélérer les investissements directs étrangers vers des secteurs à forte valeur ajoutée, grâce à un ciblage proactif des investisseurs et des projets dans les Tic, la santé, l'éducation, le secteur manufacturier et les industries créatives. Elle s'accompagne d'une politique structurée d'aftercare, destinée à assurer un suivi rapproché des investisseurs déjà implantés et à favoriser leur développement sur le territoire.
Comment l'EDB contribue-t-il à renforcer le positionnement international de Maurice en tant que plateforme stratégique d'investissement et hub d'exportation ?
Depuis 2025, notre déploiement international s'inscrit dans une dynamique renouvelée, orientée vers la performance. Il ne s'agit plus uniquement de promouvoir Maurice, mais de générer des résultats mesurables, grâce à un dispositif de suivi renforcé permettant de convertir les opportunités identifiées en projets d'investissement concrets. Tout d'abord, la mission en Inde, conduite par le Premier ministre, Dr Navin Ramgoolam, a rencontré un grand succès et a offert une visibilité exceptionnelle à l'offre mauricienne.
Elle a permis d'instaurer un dialogue direct avec les principaux décideurs et entreprises indiennes, notamment à travers l'India-Mauritius Business Conclave, organisé en partenariat avec la Federation of Indian Chambers of Commerce & Industry (FICCI).
Elle a également débouché sur des résultats concrets, notamment à travers la proposition de création d'une Zone économique spéciale Maurice-Inde (MISEZ), destinée à attirer davantage d'investissements indiens selon une logique d'implantation structurée et d'accélération des projets. Sous l'impulsion du Premier ministre, l'EDB a mis en place un guichet dédié aux investisseurs indiens afin de faciliter et coordonner leurs initiatives à Maurice.
Par ailleurs, cette mission a contribué à renforcer le positionnement du pays comme plateforme stratégique d'accès au continent africain, en s'appuyant sur les accords régionaux existants.
L'EDB n'a pas été en reste en ce début d'année, notamment à travers l'organisation d'une mission conduite du 19 au 28 janvier, visant à promouvoir le centre financier international de Maurice à Hong Kong et dans les principaux centres d'affaires d'Asie de l'Est. Cette initiative a été suivie d'une mission de promotion du commerce et de l'investissement en Afrique du Sud, visant à renforcer les liens d'affaires et à explorer de nouvelles opportunités de partenariats.
Une équipe de l'EDB, accompagnée du ministère de l'Enseignement supérieur, est actuellement en mission en Zambie et au Zimbabwe afin de promouvoir le secteur de l'enseignement, qui présente un fort potentiel de développement et de coopération régionale.
Ces initiatives seront suivies, en avril, par une série de rencontres B2B en Tanzanie, au Rwanda et au Kénya, destinées à diversifier nos marchés d'exportation en tirant pleinement parti des accords commerciaux régionaux tels que la SADC, le COMESA et l'AfCFTA. Ces actions s'inscrivent dans le cadre d'une stratégie renforcée en faveur du développement des exportations, portée par un département spécifiquement dédié à cette mission.
D'autres missions sont prévues en Afrique de l'Ouest pour promouvoir notre centre financier international, et en Afrique australe pour développer le secteur de la santé. Nous mobilisons tous les leviers afin d'être un partenaire stratégique dans la valorisation des opportunités offertes par un continent en pleine croissance. La prochaine étape de notre plan d'action se déploiera en Europe, avec l'organisation d'un roadshow, du 16 au 27 mars.
Cette initiative a pour objectif de renforcer la visibilité de Maurice sur un marché stratégique et de générer des opportunités concrètes, à travers l'organisation de forums d'affaires, de rencontres ciblées et d'échanges professionnels structurés, soutenus par un mécanisme de suivi visant à maximiser les retombées économiques.
Comment Maurice peut-il valoriser et projeter son expertise technique, financière et institutionnelle sur le continent africain afin de renforcer son influence économique, développer des partenariats stratégiques durables et saisir de nouvelles opportunités d'investissement et de coopération régionale ?
Un accent particulier est désormais mis sur l'exportation de services. L'EDB entend intensifier ses efforts pour promouvoir en Afrique le savoir-faire mauricien dans des domaines à forte expertise. Maurice dispose d'un vivier de talents reconnus dont les compétences correspondent étroitement aux besoins croissants du continent africain.
Nos échanges préliminaires avec les différentes parties prenantes se sont révélés particulièrement encourageants. Ils ont mis en évidence l'intérêt marqué pour l'expertise mauricienne et confirmé l'existence d'opportunités encore largement inexploitées en matière de mobilisation et de valorisation des talents locaux, notamment dans les métiers liés à la conception et à l'architecture, à l'ingénierie, à la construction et aux services spécialisés.
Ces premiers échanges renforcent ainsi le positionnement de Maurice comme un partenaire de référence pour accompagner les projets structurants sur le continent africain.
À titre d'exemple, le milliardaire marocain Anas Sefrioui a engagé un investissement de 300 millions de dollars dans un projet immobilier mixte de luxe à Abidjan. Ce type d'initiative représente une opportunité majeure pour exporter les talents locaux tout en leur offrant une visibilité et une exposition à l'international. Nous allons activement promouvoir ces services professionnels afin d'en faire un nouveau pilier stratégique et à fort impact sur notre croissance.