À Abidjan, des femmes façonnent leur quotidien autour d'un métier méconnu et pourtant essentiel.
Dans l'abattoir du grand marché de Koumassi, faiblement éclairé par la lumière du jour, une odeur tenace de volailles abattues imprègne l'air. Comme à leur habitude, des femmes sont à l'œuvre. Leurs gestes sont rapides, précis, presque chorégraphiés. Elles attrapent les poulets, les plongent dans de l'eau brûlante, les retournent, puis les plument avec une aisance désarmante. Habituées à la chaleur, leurs mains vont et viennent sans hésitation. Elles ne fléchissent pas. Elles sont concentrées et efficaces. « Ici, c'est la rapidité qui compte », lance Bamba Aïcha avec un sourire.
Installée en Côte d'Ivoire depuis six ans, elle a quitté le Mali pour rejoindre sa tante. C'est grâce à une amie de son quartier qu'elle a découvert le métier de plumeuse de poulets. « Je fais cela pour subvenir à mes besoins. Je me suis installée à Abidjan depuis six ans et je n'ai pas trouvé d'autre travail. Ici, on commence à 7 heures. Il faut être prêtes pour plumer les premières commandes », affirme-t-elle.
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Comme à son habitude, la jeune femme est vêtue d'une tenue défraîchie et pas très propre. Selon elle, cet accoutrement est adapté aux réalités de son travail. « L'activité salit beaucoup, alors j'ai des vêtements réservés uniquement à ce travail. Ici, nous travaillons en équipe. Vous l'avez bien constaté, il y a plusieurs lavabos installés : les hommes égorgent les poulets et versent l'eau chaude sur les volailles, et nous, les femmes, nous nous occupons du plumage, puis le dernier groupe se charge d'enlever les abats avant de les remettre aux clients », explique-t-elle.
Si le réaménagement du marché de Koumassi a permis aux commerçants d'avoir des éviers pour organiser le travail, ce n'est pas le cas au marché d'Aboboté, situé dans la commune d'Abobo. Là-bas, nous faisons la connaissance de Touré Kadiatou. À la tête d'une équipe d'une dizaine de jeunes filles, elle organise le travail : « Je suis l'aînée ici. On travaille en alternance : un jour, un groupe plume les poulets, nettoie les abats (intestins, foie, gésiers, etc.) ainsi que les pattes et les têtes ; le lendemain, un autre prend le relais. »
Leur travail n'est pas rétribué en espèces, mais en nature
« Nous gardons les intestins. C'est notre part que nous revendons à nos clientes. On utilise la boîte de 2 kg de tomate comme unité de mesure que nous vendons à 500 francs Cfa. Le patron prend le poulet et les gésiers », explique Touré Kadiatou. Après une longue journée, les femmes se partagent équitablement les bénéfices de la vente des abats. D'après Kadiatou, elles vendent en moyenne 30 boîtes par jour. À 500 FCfa l'unité, cela fait un gain total de 15 000 FCfa, soit environ 1 500 FCfa par femme. Ce montant peut varier légèrement en fonction des jours, selon que les ventes sont plus ou moins bonnes.
Veuve et mère de sept enfants, Kadiatou cumule vingt années d'expérience dans ce métier. Les revenus de cette activité lui permettent difficilement de payer son loyer, la nourriture et la scolarité de ses enfants. « Mon mari est décédé, alors je suis à la fois la mère et le père à la maison. Je rentre souvent à la maison très fatiguée, mais je n'ai pas d'autre choix que de continuer. »
En effet, ces femmes, debout de l'aube au crépuscule, plument les poulets en plein air, sur des tables installées à même le sol, au milieu des eaux usées et des odeurs nauséabondes. Malgré les difficultés, Kadiatou garde le cap. Interrogée sur les risques liés à son travail, elle affirme ne pas connaître de maladies particulières. « C'est vrai que j'ai déjà été hospitalisée, mais c'était à cause du paludisme et d'une grande fatigue. Je ne sais pas si cela est lié à mon travail. »
Elle montre ses mains couvertes de mycoses, marquées par les longues heures passées dans l'eau chaude. « Ce que je regrette un peu, ce sont mes doigts. Toujours plongés dans l'eau. Je ne porte plus de vernis ni d'accessoires de beauté. La manucure, ce n'est plus pour moi », confie-t-elle.
Bien que ces femmes ignorent les maladies liées à ce travail, selon le docteur dermatologue Kaloga, l'immersion prolongée des mains dans l'eau, qu'elle soit froide ou chaude, peut avoir des conséquences notables sur la santé de la peau, en particulier au niveau des doigts. Selon lui, elle favorise la dégradation du film hydrolipidique naturel de la peau.
Ce film préserve l'hydratation et défend la peau contre les agents irritants. Lorsqu'il est altéré, la peau devient sèche, irritée et sujette aux fissures ou aux rougeurs. Un contact répété avec l'eau chaude accentue encore davantage ce phénomène, car la chaleur dilate les pores et entraîne une perte excessive de lipides cutanés, provoquant parfois des gonflements ou des démangeaisons.
Parlant des conditions d'hygiène de travail auxquelles sont exposées les travailleuses, celles-ci constituent un facteur aggravant. « Travailler dans un environnement insalubre peut provoquer diverses maladies de la peau telles que des dermatites, des irritations, des eczémas, des allergies et des infections », a affirmé le docteur Kaloga.
La peau, bien qu'elle soit la première barrière de protection de l'organisme, reste sensible aux agressions extérieures. Il serait donc recommandé le port de gants adaptés, une hydratation régulière de la peau et le respect strict des règles d'hygiène pour limiter les maladies chez ces femmes, pour une meilleure prévention et éviter de nombreuses affections cutanées.
Ibrahim Konaté, propriétaire d'un poulailler sur le même marché, salue le courage de ces femmes. « Elles sont respectueuses et solidaires. Ce qu'elles font est à encourager. C'est mieux que de rester dans la rue. Ce petit commerce d'abats rapporte plus qu'on ne le pense », confie-t-il.
La rémunération issue des abats représente un véritable commerce pour certaines femmes qui en font la collecte afin de les revendre. De nombreuses vendeuses viennent s'y approvisionner pour restaurer leurs clients, comme c'est le cas au marché Gouro d'Adjamé.
Réputé pour être un marché qui bouillonne de monde. Dès notre arrivée, nous sommes accueillis par les vendeurs de volailles, tous enthousiastes à l'idée de nous présenter leurs meilleurs prix. Non loin de là, on aperçoit, sur une vieille bouteille de gaz de type B6 allumée, un seau de peinture rempli d'eau chaude. Ici, le commerce d'abats de volaille bat son plein dès l'aube. Les femmes âgées de 12 à 30 ans sont installées depuis 5 heures du matin. Dès lors que les intestins sont récupérés chez les plumeuses, les femmes, en petits groupes, nettoient les abats.
Mariam, épouse et mère de deux enfants, exerce cette activité depuis trois ans. « Moi, je préfère prendre les intestins. Je reçois dix boîtes, soit une valeur de 5 000 FCfa que je fais griller pour les revendre dans mon quartier. Grâce à ça, j'aide mon mari à payer l'école des enfants », raconte-t-elle. « Je vis à Adjamé. Chaque jour, je me lève à 5 heures pour venir ici. La patronne réceptionne les intestins, puis on les nettoie avant de les vendre dans des boîtes de tomate à 500 FCfa ».
Alors que nous discutons, des clientes affluent. Traoré Bintou commande dix boîtes d'intestins. « Je viens toujours m'approvisionner ici. Je les cuisine et les revends à partir de 300 FCfa, la portion. Même si ça rétrécit à la cuisson, je gagne quelque chose. Ce n'est pas beaucoup, mais on fait avec », dit-elle. Comme elle, de nombreuses jeunes femmes se lancent dans ce commerce, écoulant les produits de jour comme de nuit dans les quartiers d'Abidjan.
À Yopougon, Adjaratou, plus connue sous le nom d'Adja, est une figure bien connue. Ce soir-là, c'est au milieu d'un flot de clients que nous la rencontrons. « Moi, je plume les poulets dans la journée, et la nuit, je vends ma part des intestins. Je complète un peu d'argent et je prends aussi des gésiers, des pattes et des têtes de poulet pour vendre dans mon secteur chaque soir », explique-t-elle.
Son stand ne désemplit pas. Servies avec du pain, les portions commencent à 100 FCfa, ce qui les rend accessibles à toutes les bourses. « Je vends le demi-pain à 100 FCfa. Ça dépend de l'accompagnement : une portion d'intestins coûte 100 francs, pareil pour les pattes et les têtes. Les gésiers, eux, sont à 3 pour 500 FCfa », détaille-t-elle.
Grâce à des tarifs abordables, tout est souvent écoulé en une soirée. Avec un investissement de départ de 5 000 FCfa pour les abats, la vendeuse peut réaliser jusqu'à 3 000 F de bénéfice par jour, un rendement remarquable pour une activité souvent sous-estimée.
Plus travailleuses que les hommes, mais moins bien rémunérées
Dans les marchés d'Abidjan, les plumeuses travaillent souvent plus longtemps que leurs homologues masculins, mais leurs revenus restent bien inférieurs.
À Koumassi ou Abobo, les femmes gagnent à peine 1 500 F par jour, soit moins de 45 000 F par mois quand elles travaillent sans interruption. Pendant ce temps, dans des structures plus organisées comme à Treichville, les hommes employés au même type de tâches --abattage, plumage, perçoivent jusqu'à 75 000 F mensuels, parfois avec des avantages comme la sécurité sanitaire ou des horaires fixes. Pour certains marchés, les hommes sont payés à 100 FCfa par poulet plumé.
Zigui Alassane, responsable d'une entreprise familiale spécialisée dans la volaille, commercialise ses volailles au marché de Treichville. Son espace de travail est bien organisé et dynamique. Il emploie plusieurs jeunes hommes, principalement issus de sa famille, mais aussi d'autres membres de la communauté.
Rémunérés à hauteur de 75 000 FCfa par mois, une poule coûte en moyenne 3 000 FCfa, inclus dans le prix global de 150 FCfa pour le plumage et le nettoyage. Les jeunes employés se chargent de l'abattage, d'enlever le reste des plumes, car un premier plumage a été fait par une machine adaptée.
La paie des employés est calculée selon le nombre de poulets nettoyés par semaine et versée de façon hebdomadaire ou mensuelle. Zigui Alassane veille à la santé et à la sécurité de ses employés : contrôles sanitaires, campagnes de vaccination et formations dispensées par l'Interprofession avicole ivoirienne (Ipravi), l'organisme qui assure le suivi des activités avicoles.