Ile Maurice: Quand les ONG deviennent le garde-manger solidaire du pays

27 Février 2026

En février, le calendrier international met à l'honneur la fraternité humaine et la justice sociale. À Maurice, ces principes prennent une forme concrète. Ils se traduisent par un sac de provisions remis discrètement, un plat chaud servi pendant les vacances scolaires, un parent qui retrouve un souffle d'apaisement parce que le dîner est assuré. Les organisations non gouvernementales jouent un grand rôle dedans.

Dans un contexte marqué par la hausse persistante des prix et la fragilisation d'un nombre croissant de ménages, les organisations non gouvernementales (ONG) occupent une place centrale dans le maintien de la sécurité alimentaire. Elles interviennent à la fois dans l'urgence et dans la durée, cherchant à répondre aux besoins immédiats, tout en construisant des solutions pérennes.

22 000 personnes en situation d'insécurité alimentaire

Une étude publiée en 2025 par FoodWise révèle qu'environ 22 000 personnes dans l'ouest et le sud de l'île, notamment à Rivière-Noire, Savanne et Grand-Port, vivent en situation d'insécurité alimentaire. Derrière ce chiffre se dessinent plusieurs profils :

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  •  des familles en survie quotidienne, contraintes de faire des choix entre l'alimentation et d'autres dépenses essentielles ;
  • des ménages sous pression constante, malgré un emploi ;
  •  des foyers dirigés par des grands-parents qui dépendent des allocations sociales ;
  •  des enfants dont l'équilibre nutritionnel repose parfois sur un unique repas fourni par une ONG.

L'insécurité alimentaire ne se limite pas à la faim. Elle fragilise la santé physique, accentue les tensions psychologiques et compromet les capacités d'apprentissage. Un enfant mal nourri peine à se concentrer. Une famille en insécurité alimentaire vit dans une inquiétude permanente.

«Certains enfants ne mangent qu'à l'école»

Sur le terrain, les ONG confirment que la précarité alimentaire touche des réalités parfois invisibles.

À Lacase Lespwar Caritas de Solitude, sa coordinatrice, Christiane Pasnin, observe un phénomène préoccupant «des familles, notamment monoparentales, qui étaient sorties de notre programme d'aide alimentaire, sont revenues demander du soutien.»

 Laurie Anne Modeste.

Même constat au Kolektif Rivier Nwar (KRN). Laurie Anne Modeste, coordinatrice de projets, explique que «durant les vacances, le déjeuner que nous offrons est parfois le seul repas de la journée pour certains enfants. La collation proposée lors des classes de rattrapage après l'école joue le même rôle.»

Pour ces enfants, l'ONG devient bien plus qu'un espace éducatif. Elle repré- sente une garantie alimentaire minimale, un filet de sécurité indispensable.

Prix en hausse et dispositifs imparfaits

Pourquoi ces familles n'arrivent-elles pas à se nourrir correctement ?

La hausse constante des prix des denrées alimentaires, combinée à un salaire minimal, qui peine à suivre l'évolution du coût de la vie, constitue un facteur majeur. Mais la problématique est plus complexe.

Sandrine Ah Choon.

À Lovebridge, Sandrine Ah Choon, Programme Executive, souligne que de nombreuses familles en situation de précarité ne figurent pas sur le Social Register of Mauritius (SRM) alors qu'elles devraient y être. Cette exclusion limite l'accès à certains soutiens essentiels.

À cela s'ajoutent le surendettement et un manque d'éducation financière. «Même avec les allocations sociales, les familles n'arrivent pas à s'en sortir», constate Laurie Anne Modeste de KRN, qui précise que certaines n'ont pas appris à gérer efficacement leurs ressources.

 Laetitia Maujean.

De son côté, Laetitia Maujean, Communication Officer à FoodWise, rappelle que «la forte dépendance du pays aux importations expose Maurice aux fluctuations internationales. Les crises extérieures se traduisent directement par une hausse des prix sur les étagères locales.»

L'aide alimentaire : un soutien transitoire

Après la pandémie, plusieurs ONG avaient réduit la distribution de food packs, privilégiant des programmes d'autonomisation. Toutefois, face à la recrudescence des demandes, l'aide alimentaire redevient un axe d'intervention important.

Pour Sandrine Ah Choon de Lovebridge, cette aide doit rester intégrée dans une stratégie globale. «C'est une réponse immédiate qui soulage la famille et lui permet de se concentrer sur son avancement.»

L'objectif est clair : répondre à l'urgence, tout en préparant la sortie de crise. L'aide alimentaire n'est pas une finalité mais un levier vers l'autonomie.

La durée du soutien varie selon la situation familiale, économique et sociale. Il s'accompagne généralement de formations, d'initiatives favorisant l'employabilité et d'un suivi psychosocial.

Même sans financement dédié, certaines ONG interviennent ponctuellement pour éviter qu'une famille ne bascule davantage. À KRN, l'aide est accordée notamment lorsque le principal soutien financier d'un foyer tombe malade et jusqu'à ce qu'il se rétablisse.

La Boutique Solider : préserver la dignité

Il y a 11 ans, Lacase Lespwar Caritas de Solitude lançait une initiative innovante : la Boutique Solider.

Christiane Pasnin, initiatrice de ce projet, se souvient que des «bénéficiaires du jardin thérapeutique demandaient des denrées avec gêne.» L'ONG a alors imaginé un espace où l'aide alimentaire se vit différemment. Plutôt qu'une distribution standardisée, les bénéficiaires peuvent choisir leurs produits de base à prix très réduits, avec dignité et de manière autonome.

La Boutique Solider accueille une quarantaine de personnes sur une période de six mois, tout en offrant un accompagnement psychosocial.

Initialement financée par des dons d'entreprises et de particuliers, elle fonctionne aujourd'hui grâce à des partenariats structurés. Toutefois, la hausse des coûts a contraint l'ONG à ajuster son offre, retirant certains produits plus onéreux.

Le modèle a inspiré d'autres structures dans l'île, démontrant qu'il est possible de conjuguer efficacité et respect des bénéficiaires.

Miser sur l'autonomie

Pour les 400 familles accompagnées par Lovebridge, la priorité reste l'autonomie durable. «Nous travaillons sur l'employabilité, la professionnalisation des jeunes et la gestion des ressources», explique Sandrine Ah Choon.

À Kolektif Rivier Nwar, l'accompagnement prend également des formes indirectes. En fin d'année, l'ONG offre du matériel scolaire aux enfants, permettant aux parents de consacrer davantage de ressources à l'alimentation.

Les ONG appellent à un renforcement de la coordination et des ressources allouées à la lutte contre l'insécurité alimentaire, soulignant leur proximité avec le terrain et leur capacité à détecter rapidement les situations critiques.

Réduire le gaspillage pour élargir l'accès

Depuis 2018, FoodWise développe un modèle basé sur la récupération des surplus alimentaires auprès d'acteurs de l'agroalimentaire et leur redistribution via plus de 200 ONG partenaires.

Plus de huit millions de repas ont ainsi été redistribués depuis la création de l'organisation. Parallèlement, le programme MEAL sensibilise aux enjeux du gaspillage alimentaire et à la nutrition dans les écoles, entreprises et ONG.

Pour Laetitia Maujean, il est nécessaire d'encourager davantage les entreprises à s'engager. «Le don doit devenir un réflexe, pas une exception.»

Une responsabilité collective

La sécurité alimentaire repose en partie sur l'engagement constant des ONG. Elles comblent des lacunes, innovent dans leurs réponses et accompagnent les familles vers plus de stabilité.

La fraternité et la justice sociale prennent la forme d'un repas assuré et d'un accompagnement vers l'autonomie. Mais pour que personne ne reste en marge, cet effort doit être soutenu et amplifié. Car au-delà des statistiques, la sécurité alimentaire demeure avant tout une question de dignité. Et celle-ci devrait être garantie à tous.

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