Cote d'Ivoire: Ces flèches qui défiaient l'Empire colonial - Deux carquois de l'armée de Samory Touré refont surface à Bondoukou

27 Février 2026

Tandis que le tambour parleur Djidji Ayokwê s'apprête à regagner la Côte d'Ivoire, un autre pan du patrimoine historique national refait surface. Deux carquois attribués à l'armée de Samory Touré, figure majeure de la résistance africaine à la pénétration coloniale au XIXe siècle, ont été restitués en janvier dernier au musée de Bondoukou.

Ces objets d'exception ravivent une mémoire longtemps restée en sourdine. Lorsque Bema Ouattara, directeur du musée de Bondoukou, extrait délicatement les flèches de leurs étuis -- deux tubes de bois et de cuir patinés par le soleil et le temps -- il prend soin d'éviter les pointes acérées en fer forgé, réputées empoisonnées. On ne sait jamais...

Datés des années 1880, ces carquois, remarquablement conservés, impressionnent par leur sobriété et leur puissance symbolique. Près de 150 ans plus tard, ils inspirent à la fois respect, fascination et crainte. Leur dimension historique, identitaire et spirituelle ouvre une fenêtre sur les dix-sept années de luttes anticoloniales menées dans la région.

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Attribués aux Sofas -- les soldats de Samory Touré -- et plus précisément à son corps d'archers, ces objets auraient été acquis au début du XXe siècle lors d'une vente aux enchères par Jules François Marie Joseph Larcher (1884-1920), artiste peintre français, ancien directeur de l'École des Beaux-Arts puis du Musée des Beaux-Arts de Nancy, et membre fondateur de l'École de Nancy.

Un empire grand comme le Togo

Si certaines zones d'ombre subsistent quant à leur trajectoire exacte, leur présence à Bondoukou constitue une occasion précieuse de réactiver les mémoires collectives. Elle rappelle l'épopée de l'un des plus grands résistants africains, dont l'arrestation marqua l'achèvement de la conquête de l'Afrique de l'Ouest par la France.

Grand stratège, à la fois Faama (chef militaire) à la tête de plus de 30 000 hommes, Almamy (guide spirituel) et commerçant, Samory Touré fonde au XIXe siècle le vaste empire du Wassoulou, s'étendant aux confins des actuelles Guinée, Mali, nord de la Côte d'Ivoire et Burkina Faso -- un territoire comparable à la superficie du Togo actuel. Figure controversée pour certains -- en raison notamment du commerce de captifs et de pratiques coercitives -- héros anticolonial pour d'autres, il demeure une personnalité centrale des récits fondateurs ouest-africains.

En 1994, l'artiste ivoirien Alpha Blondy lui rend hommage dans la chanson « Bory Samory », extraite de l'album Cocody Rock, contribuant à inscrire sa mémoire dans l'imaginaire contemporain.

Bondoukou, terre d'asile et mémoire vivante

Le débat historiographique a souvent porté sur la réalité du passage de Samory Touré à Bondoukou. Pourtant, la tradition orale comme les travaux de l'historien guinéen Khalil Ibrahim Fofana -- notamment dans L'Almamy Samori Touré, empereur (Présence Africaine, 1998) -- confirment cet épisode.

Dans les années 1890, soumis à une pression militaire croissante des forces coloniales françaises, le chef guerrier adopte des stratégies de mobilité et cherche des zones de repli vers l'est et le sud-est de son empire, correspondant aujourd'hui à la Côte d'Ivoire et au Ghana. Bondoukou aurait constitué un point stratégique majeur, servant de refuge pour sa famille dans un contexte d'instabilité croissante.

Il est finalement capturé le 29 septembre 1898 à Guélémou, dans l'actuelle Côte d'Ivoire, avant d'être déporté au Gabon. Il meurt en captivité à Ndjolé le 2 juin 1900, à l'âge de 70 ans. Le retour de ces deux carquois -- fruit du don d'un particulier originaire de Bondoukou, qui les détenait depuis une quinzaine d'années -- vient enrichir le patrimoine national et consolider la place de la ville comme haut lieu historique. Ces flèches, autrefois dirigées contre l'expansion coloniale, ne menacent plus. Elles témoignent. Et elles rappellent que la mémoire des résistances africaines continue de traverser le temps.

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