Jadis paisible et bien ordonné, le quartier Nord-Foire, à Dakar, connaît depuis quelques années une transformation brutale. L'urbanisation anarchique, l'insécurité et le bruit ont bouleversé son image de cité résidentielle. Les habitants oscillent entre nostalgie et désarroi.
Il est 7 heures. Le soleil, timide, s'accroche aux balcons en fer forgé, fait scintiller les vitres et caresse les murs des villas cossues. Une brise légère transporte l'odeur du sable chaud, mêlée à celle, plus âcre, des ordures entassées dans les coins de rue. Pourtant, cette douceur matinale ne dure guère. Le gazouillement des oiseaux, perchés sur un toit branlant, se noie bientôt dans le grondement des moteurs.
Des klaxons éclatent, des marteaux résonnent, un épais nuage de poussière s'élève à chaque passage de voiture. Entre les trottoirs envahis de stands improvisés et les véhicules garés en désordre, les passants se faufilent à pas de velours, guidés par le sifflement d'un vendeur de pains. Nord-Foire, autrefois calme, semble perdre au rythme de la vie quotidienne la tranquillité qui faisait son charme. Devant sa maison, Fatou Ndoye, entre deux âges, arrose ses plantes à l'aide d'un seau de fortune.
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Elle jette un regard furtif vers les fêtards attardés qui quittent une boîte de nuit voisine, accolée à sa demeure surmontée de fils de fer barbelés. « Avant, on vivait dans notre havre, sans escarmouches. Les rues étaient propres et les enfants jouaient sans crainte. Aujourd'hui, on ne reconnaît plus notre quartier », peste-t-elle, un foulard négligemment jeté autour du cou.
Le désordre s'installe, la patience s'effrite À en croire cette mère de famille, installée à Nord-Foire depuis plus d'une décennie, le quartier, autrefois paisible et ordonné, est désormais miné par bien des maux : le bruit, l'encombrement, les incivilités et cette impression sourde d'abandon. Elle se souvient d'un temps où l'on saluait ses voisins par leurs prénoms, où chaque maison semblait veiller sur l'autre.
« C'était un vrai quartier de famille. On respirait la tranquillité », murmure-t-elle. Puis, son ton se durcit. Elle montre du doigt le trottoir obstrué par un kiosque en tôle et un amas de gravats laissés par un chantier inachevé. Des voitures stationnées de travers coupent la route, obligeant les passants à marcher sur la chaussée. « Regardez ça !
On ne peut même plus marcher sans descendre sur la route », soupire Fatou, tandis qu'un taxi passe en trombe, soulevant un nuage de poussière qui la fait reculer d'un pas. 10 heures, le quartier s'anime davantage. À mesure que le soleil monte, le vacarme s'amplifie. Au milieu de ce tumulte, Alioune Camara, 45 ans, chemise soigneusement repassée malgré la chaleur, referme le portail de sa maison avec précaution.
Selon lui, le désordre s'est installé comme une seconde nature. « Nord-Foire a grandi trop vite, sans qu'on y prenne garde », lâche-t-il sans tiquer, en contournant un tas de sable abandonné. Puis, d'un ton désabusé, il ajoute : « Chacun fait comme il veut. On construit sans permis, on occupe les trottoirs, on branche l'électricité n'importe comment. C'est devenu un fouillis. » Autour de lui, la vie suit son cours.
Pourtant, Alioune semble ailleurs, happé par le souvenir d'un Nord-Foire plus paisible. Il lève les yeux vers le ciel, désormais voilé de poussière, et conclut avec ironie : « Ce quartier avait du charme, avant. On pouvait entendre le silence. Aujourd'hui, même le vent fait du bruit. » Cependant, le désordre du jour laisse place, la nuit venue, à une autre inquiétude, celle de l'insécurité.
Dans certains secteurs, des groupes de jeunes se sont organisés pour veiller. Ils n'ont pas de grands moyens, juste des torches, des sifflets. Ils misent sur la solidarité pour préserver la sécurité dans les lieux. « On fait le tour du pâté de maisons, on surveille les voitures, les ruelles sombres », raconte Cheikh Ndiaye, 27 ans, les yeux attentifs sous la lumière vacillante d'un réverbère. « On n'est pas des policiers, mais on veut que les gens dorment tranquilles », rassure-t-il.
L'insécurité, nouvelle compagne des nuits Il jette un regard circulaire sur les alentours, où les ombres se déplacent furtivement. « Le quartier a changé, oui, mais il faut qu'on garde le contrôle. Sinon, c'est fini », renchérit-il d'une voix grave. Les échos des pas se mêlent au grésillement des ampoules fatiguées. L'air chaud semble retenir le souffle du quartier, suspendu entre vigilance et résignation.
Au fil des années, les habitants se sont barricadés. Les murs ont poussé, les portails se sont « blindés », les caméras de surveillance ont fleuri. Le besoin de protection a remplacé peu à peu la convivialité. Devant une maison cossue, Mamadou Sow, retraité, observe la rue à travers une grille de fer. Sa voix tremble d'un mélange de nostalgie et de lassitude.
« Avant, on prenait le thé dehors, les enfants jouaient dans la rue, les voisins se rendaient visite. Maintenant, on vit enfermés. Chacun derrière son mur », confie-t-il. Pourtant, malgré cette transformation silencieuse, certains refusent de se résoudre à la perte du lien. La nuit s'installe, lourde et chaude. Dans l'ombre des villas, les lampes s'allument une à une, dessinant un damier de lumières vacillantes.
Des silhouettes passent furtivement, un chien aboie au loin. Sur le perron de sa maison, Fatou Ndoye s'assied, un pagne sur les genoux. Son regard se perd dans la pénombre. Elle fait partie des rares qui croient encore à la renaissance du quartier. « Même s'il a changé, je ne partirai pas. Je veux croire qu'un matin, Nord-Foire se réveillera comme avant », murmure-t-elle. Le vent du large soulève un peu de poussière et fait claquer un portail au loin. Nord-Foire s'endort, les yeux ouverts, partagé entre mémoire et survie.