Ile Maurice: Taras Filenko - «Je me bats contre ceux qui veulent effacer la culture de mon pays»

28 Février 2026

À chaque musique, une histoire. Celle d'un homme parfois persécuté. D'un compositeur aux oeuvres interdites. D'un peuple entré en résistance. Quand on demande à Taras Filenko, pianiste ukrainien, qui fait le tour du monde avec un concert commenté, dédié aux compositeurs de son pays, s'il ne serait pas un ambassadeur culturel, il ne rit qu'à moitié.

«Je fais ce que je peux. Je me bats contre tous ceux qui veulent effacer la culture ukrainienne. Je me bats contre la soft power.» Pour lui, «le plus important c'est de montrer les aspects émotionnels, intellectuels, culturels de ce qui se passe en Ukraine». Objectif atteint lors d'un récital à la Résidence de France, samedi. Suivi d'une Master class, le lendemain, au Caudan Arts Centre.

La formule proposée : chaque morceau est accompagné d'une image. Parmi : celle du théâtre de Marioupol incendié. Après l'attaque, explique Taras Filenko, les forces russes ont érigé une clôture autour du site. Sur la clôture, on a mis des photos de grands artistes russes. «Cela fait des siècles qu'on essaie de détourner, de détruire la culture ukrainienne. Cela montre qu'on utilise aussi de grands auteurs comme bouclier pour cacher des atrocités commises.»

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La statue d'un poète, qui se trouvait devant le théâtre, a aussi été détruite. Ce poète est emblématique, explique le pianiste. Dès sa naissance, il a été réduit en esclavage. Il s'en est affranchi, pour devenir un poète et un peintre. Il a passé sa vie à tenter de préserver des pans de la culture ukrainienne, à travers la poésie. À cause de cela, on l'a enfermé dans une prison militaire pendant dix ans. «Ce poète n'est pas qu'un symbole de résistance mais aussi la colonne vertébrale de l'identité nationale».

L'adversaire a compris, à travers lui, explique Taras Filenko, «que cela ne suffit pas de conquérir des territoires mais qu'il faut écraser l'esprit, le tissu social, qui fait la cohérence d'une nation». L'un des principaux éléments qui compose la nation ukrainienne, ce sont les arts : la musique, la peinture, la poésie. «Pour les Ukrainiens, qui ont été réprimés au fil des siècles, les traditions semi-orales pouvaient être transportées de lieu en lieu, être transmises de générations en générations, sans dépendre de ce que l'État avait décidé. C'est pour cela que l'on ne fait pas que brûler les livres dans les bibliothèques.»

Sur un ton de défi, le musicien attire l'attention sur la chemise ornée de broderies rouges, qu'il a portée, samedi. «Si j'avais porté la même chemise en territoire occupé, j'aurais peut-être été en prison. Il n'y a pas que le drapeau. Une chemise aussi traduit votre allégeance.»

Il explique que cela lui a pris des heures pour choisir l'image appropriée qui pourrait établir une connexion émotionnelle avec la musique. «En une heure et demi, ce n'est pas facile de parler d'une culture, qui a autant de facettes.Surtout que l'on s'adresse à un public qui ne connaît pas toutes les implications de l'invasion russe en Ukraine.» Mais au final, il est parvenu à faire que ce récital de piano ne soit pas juste un divertissement mais un moment de sensibilisation, d'empathie.

Taras Filenko n'a pas uniquement évoqué des compositeurs du 18e siècle comme Dmytro Bortnyansky (1751- 1825), du 19e siècle, comme Mykola Lysenko (1842-1912) mais aussi un contemporain, Viktor Stepurko, né en 1951, qui, raconte-t-il, lui a envoyé ses pensées, mises en musique via Whatsapp. «C'est un ami, nous avons étudié ensemble», dit-il à propos de ce compositeur de musiques pour chorale et de musiques liturgiques. «Certains artistes ont besoin de temps pour digérer tout ce qui s'est passé en Ukraine. Cela les affecte. Il en fait partie. Rien qu'aujourd'hui, j'ai appelé quatre de mes amis là-bas pour prendre de leurs nouvelles.»

Dans les rigueurs de l'hiver, en cette fin février, il faut résister aux basses températures sans gaz, sans électricité. Il faut imaginer une population en état de siège depuis quatre ans. «Ces gens sont dans un état de fatigue, qui dépasse tout ce que l'on peut imaginer. Une fatigue physique, émotionnelle, financière.Tous ceux que je connais, tous les artistes que j'ai côtoyés, tout le monde a perdu quelqu'un dans cette guerre. J'ai perdu mon cousin, qui était un universitaire. J'ai perdu des élèves. Chaque personne, chaque artiste est un monde en lui-même. Ce que l'on vise: la culture, l'intellect. Si jamais on détruisait ce volet intellectuel, toute la culture ukrainienne pourrait s'écrouler.»

Au fil des compositeurs, le conférencier-musicien a établi une filiation, qui transcende le conflit, qui a démarré, il y a quatre ans. «Souvent, le stress, associé à la guerre, fait planer un nuage sombre au-dessus de nous. J'ai été choqué quand mon ami m'a expliqué qu'à l'heure actuelle, il y a entre six à sept concerts par jour à Kiev, la capitale. On ne trouve plus de place à l'opéra. On ne vend que le nombre de tickets correspondant au nombre de places qu'il y a dans les abris anti-bombardement, dans les sous-sols. C'est la politique officielle. Mais quand j'étais à Kiev, pendant un bombardement, des gens sont restés dans la rue, devant le théâtre, avec moi. Ensuite, ils ont repris leur place dans le théâtre. Cela m'a fait un choc de voir cette soif de culture.C'est une manière de réaffirmer son identité.»

Malgré la guerre, il y a un regain de créativité, affirme Taras Filenko. Il y a aussi des initiatives pour mettre en lumière des oeuvres, qui étaient auparavant interdites. Exemple cité par le musicien-conférencier, samedi soir, à la Résidence de France, celui de Bortnyansky. Avec une démonstration qui rend difficile de différencier l'un des airs du compositeur ukrainien d'un air de Mozart ou de Haydn. «Ce n'est que récemment que l'une de ses partitions a été retrouvée à Barcelone. Elle n'a été jouée en Ukraine que l'an dernier. Ce mouvement pour valoriser l'identité nationale a fait naître de nouveaux genres d'expressions artistiques.»

Par ces temps de guerre, un humour noir s'est aussi développé, explique le musicien. Comme un mécanisme de défense.

Partout dans le monde, où il se met au piano, Taras Filenko met un point d'honneur à collaborer avec des artistes locaux. C'était le cas samedi, le temps de duos avec le violoniste Guy-Noël Clarisse. Le lendemain, le pianiste a animé une Master class au Caudan Arts Centre. Avant de se produire chez nous, il est passé par le Mexique, la Colombie, les Philippines, l'Indonésie. Il est resté environ trois semaines en Inde. Est retourné à Washington. Avant un périple africain : Ouganda, Kenya, Afrique du Sud. Après Maurice, il s'est envolé pour le Botswana.

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