Moscou est moins bien accueillie que d'autres puissances, mais de nombreux Africains sont encore en train de se décider.
Key findings
- En moyenne à travers 38 pays, 36% des répondants estiment que l'influence économique et politique de la Russie sur leur pays est « quelque peu positive » ou « très positive », tandis que 23% la jugent plutôt ou très négative. Cependant, une pluralité (42%) ne se prononcent pas. A travers 24 pays, on observe une légère hausse de 3 points de pourcentage des perceptions positives depuis 2019/2021.
- Au niveau régional, la Russie obtient ses meilleurs scores en Afrique Centrale (50% d'opinions positives) et en Afrique de l'Ouest (43%). Les populations d'Afrique Australe (27%) et d'Afrique de l'Est (26%) sont beaucoup plus réservées dans leurs évaluations.
- Au niveau national, 88% des Maliens ont une opinion positive du rôle de la Russie, loin devant tous les autres pays. La majorité des habitants ne sont d'accord que dans trois autres pays : le Cameroun (60%), la Guinée-Bissau (55%) et la Côte d'Ivoire (55%). Les opinions les moins favorables à l'égard de la Russie se trouvent en Zambie (15%), au Lesotho (14%), en Eswatini (14%) et au Botswana (13%).
- Les jeunes africains (38% des 18-35 ans) sont nettement plus susceptibles d'exprimer une opinion positive sur la Russie que les personnes âgées de plus de 55 ans (30%).
- Malgré l'intérêt accru des dirigeants russes pour le continent, ces efforts ne semblent pas porter leurs fruits en termes d'influence sur l'opinion publique. Les gens en apprennent davantage sur la Russie, mais ils ne sont pas nécessairement satisfaits de ce qu'ils voient. A travers les 24 pays où nous pouvons comparer les résultats du Round 10 à ceux du Round 8 (2019/2021), davantage de personnes affirment désormais avoir une opinion, mais la hausse des évaluations négatives (+6 points de pourcentage) est environ deux fois supérieure à celle des évaluations positives (+3 points).
- Dans l'ensemble, la perception de la Russie s'est améliorée au cours des cinq dernières années au Cameroun, au Congo-Brazzaville, au Mali, au Sénégal, au Togo et en Tunisie, mais s'est détériorée dans 12 pays.
- La Russie enregistre la plus faible proportion d'évaluations positives parmi les principaux acteurs continentaux et mondiaux considérés. Les perceptions positives à l'égard de la Russie sont bien inférieures à celles de la Chine (62%), des organisations régionales (56%), de l'Union Africaine (UA) (55%), des Etats-Unis d'Amérique (52%) et de l'Union Européenne (50%).
- L'évolution des opinions sur les autres pays au fil du temps ne suit pas de tendance cohérente. Si les appréciations positives et négatives de l'influence de la Russie se sont accrues par rapport à 2019/2021, les perceptions de la présence de la Chine sont restées élevées et assez stables, tandis que les Etats-Unis d'Amérique ont perdu du terrain.
- Bien que les évaluations peu positives de la Russie reflètent en partie la forte proportion de citoyens qui n'ont pas encore d'opinion, parmi ceux qui donnent leur avis, le rapport entre les opinions positives et négatives est également beaucoup plus faible pour la Russie (1,5 pour 1) que pour les autres puissances mondiales, notamment la Chine (3,5 pour 1).
- Mais les Africains ne voient pas nécessairement la nécessité de choisir leurs favoris : Les personnes qui ont une opinion positive du rôle de la Russie sont également plus susceptibles d'avoir une opinion positive de la Chine, des Etats-Unis d'Amérique et de l'UA, et vice versa.
- Sept Africains sur 10 (70%) ont entendu parler de la guerre russo-ukrainienne, dont plus de neuf citoyens sur 10 au Cabo Verde (98%), aux Seychelles (94%) et à São Tomé et Príncipe (91%).
- Parmi ceux qui ont entendu parler de la guerre, plus de sept sur 10 (72%) estiment que leur pays devrait rester neutre. Le Mali est le seul pays où une majorité se prononcent en faveur d'un des camps (72% pour la Russie).
- Si les attitudes positives envers la Russie ne semblent pas liées à de nombreux indicateurs de soutien aux institutions et normes démocratiques, le soutien au régime militaire constitue une exception modeste : En moyenne, ceux qui ont une opinion favorable de l'influence russe sont quelque peu plus susceptibles de considérer le régime militaire comme une forme de gouvernement acceptable, une corrélation statistiquement significative dans 11 des 38 pays sondés.
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La présence de la Russie en Afrique s'est renforcée au cours de la dernière décennie, marquant le retour du pays sur un continent où il jouait un rôle important pendant la guerre froide. Suite à l'effondrement de l'Union Soviétique, la présence russe en Afrique s'est fortement déclinée dans les années 1990 en raison de l'instabilité économique et politique qui régnait dans le pays. Depuis le début des années 2000, sous le règne du Président Vladimir Poutine, la Russie cherche à renouer des liens politiques, militaires et diplomatiques avec les pays africains dans le cadre d'un effort plus large visant à réaffirmer son statut de puissance mondiale.
Les analystes estiment que les efforts russes en Afrique visent principalement à accélérer l'avènement d'un monde multipolaire, à réduire l'isolement international de la Russie et à rétablir son statut de puissance mondiale. Ce faisant, elle entend saper l'influence occidentale et américaine tout en sécurisant son accès aux ressources (Siegle, 2021 ; Council on Foreign Relations, 2023). Bien qu'encore limitée, la présence retrouvée de la Russie a contribué à lui conférer un rôle actif dans plusieurs Etats africains pour la première fois depuis la fin de la guerre froide (Giustozzi & Lewis, 2024).
Contrairement à la présence de la Chine sur le continent, qui est axée sur le commerce, les infrastructures et le financement du développement, la Russie cherche à exercer son influence principalement par le biais de moyens moins coûteux, tels que la coopération sécuritaire et la vente d'armes, l'engagement diplomatique et les campagnes de (dés)information.
Elle a signé des accords de coopération militaire avec plus de 201 pays africains, des relations souvent assorties de livraisons d'armes, de formation militaire, de contrats et de conseils, en particulier dans les pays en proie à des conflits ou à l'instabilité (Council on Foreign Relations, 2023 ; Lindén, 2023). Mais en pratique, les ressources de la Russie sont limitées, notamment en raison des besoins liés à la guerre en Ukraine et des sanctions économiques occidentales.
Dans plusieurs pays, les relations sécuritaires de la Russie sont assurées par des sociétés militaires privées (SMP) soutenues par le Kremlin, telles que l'ancienne société Wagner (qui a été officiellement absorbée par le Ministère Russe de la Défense et rebaptisée Africa Corps en 2023). Wagner, désormais Africa Corps, a opéré dans des pays tels que le Burkina Faso, la République Centrafricaine, Madagascar, le Mali, le Niger et le Soudan. Ces sociétés fournissent généralement à ces pays des services de protection politique, de formation militaire, de sécurisation des sites et de conseil politique, souvent en échange de concessions dans les industries extractives (Lindén, 2023 ; Götz & Gejl Kaas, 2024). Ces accords ont permis aux gouvernements africains de couvrir les coûts du soutien russe tout en renforçant son influence politique.
Dans le même temps, le poids commercial et économique de la Russie sur le continent demeure relativement modeste par rapport à celui d'autres puissances mondiales. Concentré dans les secteurs de l'agriculture, des mines et des hydrocarbures, le commerce annuel avec le continent est estimé à seulement 18 milliards de dollars américains, contre 64 milliards pour les Etats-Unis d'Amérique et 254 milliards pour la Chine (Council on Foreign Relations, 2023). La Russie n'a pas les capacités financières pour financer des projets de développement ou d'infrastructure à grande échelle sur le continent.
L'Afrique a néanmoins pris de plus en plus d'importance pour la Russie depuis l'escalade de la guerre avec l'Ukraine en 2022 (Lindén, 2023). Moscou a cherché à obtenir le soutien diplomatique de l'Afrique, ou du moins sa neutralité, dans les fora internationaux tels que les Nations Unies. Le fait que peu de pays africains soutiennent ouvertement la Russie, mais que beaucoup se sont abstenus lors des votes condamnant ses actions, témoigne d'un certain succès. Ces comportements de vote reflètent un non-alignement stratégique, des considérations politiques nationales et les efforts d'influence ciblés de la Russie (Götz & Gejl Kaas, 2024).
Les gouvernements et les élites africains se sont souvent montrés ouverts à la présence croissante de la Russie sur le continent. Le succès de la Russie dans le rétablissement de son influence tient en partie à son efficacité à coopter les dirigeants en difficulté, auxquels elle offre une sécurité face à l'instabilité politique. Mais le message anticolonialiste de la Russie et ses efforts visant à perturber l'ordre mondial qu'elle qualifie d'inégalitaire ont peut-être trouvé un écho bien au-delà des pays d'Afrique de l'Ouest touchés par des coups d'Etat. Et la politique de non-ingérence de la Russie (ainsi que de la Chine) dans la politique locale, voire sa préférence marquée pour les systèmes non démocratiques, a été bien accueillie par de nombreux potentiels autocrates dans un contexte où la démocratie est de plus en plus mise à mal (Siegle, 2021 ; Council on Foreign Relations, 2023).
Les motivations de la Russie et son influence croissante ont suscité l'inquiétude non seulement de ses rivaux économiques et politiques, mais aussi des défenseurs de la démocratie (Council on Foreign Relations, 2023). La Russie et les SMP, notamment Wagner avant sa transition, ont été identifiées comme les principaux instigateurs de campagnes de désinformation (signalées dans plus de 20 pays) et d'autres efforts délibérés visant à saper la démocratie sur le continent (signalés dans 28 pays) (Centre d'Etudes Stratégiques de l'Afrique, 2024a). La volonté de la Russie d'étendre son influence en cooptant et en soutenant certains des dirigeants les plus isolés et les moins démocratiques du continent nuit directement au développement démocratique (Siegle, 2021 ; Lindén, 2023).
Dans ce contexte, comment les citoyens africains ordinaires perçoivent-ils la Russie et son influence sur leur pays ? Lors de ses enquêtes du Round 10 (2024/2025) conduites dans 38 pays africains, Afrobarometer a inclus pour la deuxième fois la Russie dans une série de questions portant sur l'influence positive ou négative des principaux acteurs internationaux et des puissances étrangères.
Les résultats sont révélateurs. Comme au Round 8 d'Afrobarometer (2019/2021), la Russie recueille à nouveau le moins d'évaluations positives parmi tous ces acteurs. Cela s'explique en partie par le fait qu'une pluralité de répondants ne se prononcent ni positivement ni négativement sur l'influence russe dans leur pays, ce qui suggère que dans de nombreux pays, les gens en sont encore à un stade relativement précoce dans la formation de leur opinion sur cette puissance mondiale renaissante.
Mais on observe d'énormes variations d'un pays à l'autre, des scores élevés au Mali aux scores faibles au Botswana, qui témoignent de l'engagement complexe et varié de la Russie sur le continent. Les scores faibles de la Russie ne sont pas seulement dus à des opinions non formées : Parmi ceux qui donnent leur avis, le rapport entre les opinions positives et négatives à l'égard de la Russie n'est que de 1,5 pour 1, soit un ratio bien inférieur à ceux de la Chine (3,5), des Etats-Unis d'Amérique (2,6) et d'autres puissances mondiales. Et à mesure que de plus en plus de personnes se forgent une opinion, la Russie risque de perdre encore du terrain. En moyenne, depuis le Round 8 (2019/2021), la proportion des opinions négatives s'est accrue environ deux fois plus que celle des opinions positives.
Mais certains messages russes, particulièrement ceux qui promeuvent la multipolarité et le non-alignement avec l'Occident, trouvent peut-être un écho auprès des populations africaines : Parmi celles qui ont entendu parler de la guerre menée par la Russie en Ukraine, une grande majorité exhorte leur propre gouvernement à rester neutre. Et les Africains ne semblent pas adhérer à l'idée qu'ils doivent choisir leur camp ou préférer une puissance étrangère à une autre : Les attitudes à l'égard des acteurs étrangers et internationaux affichent une corrélation positive. Les personnes qui ont une opinion plus positive de la Russie ont également tendance à avoir une opinion plus positive des Etats-Unis d'Amérique, de la Chine et de l'Union Européenne, et vice versa.
D'autre part, pour autant que la Russie cherche à minimiser, voire à saper les efforts démocratiques sur le continent, son influence semble limitée, du moins en ce qui concerne l'opinion publique. Nous constatons qu'un soutien accru à la Russie ne va pas de pair avec un soutien moindre à de nombreuses institutions et principes fondamentaux de la démocratie, à une exception près : Ceux qui considèrent la Russie comme une influence positive sont quelque peu plus tolérants à l'égard du régime militaire comme alternative à la démocratie. Et en se concentrant sur l'établissement de points d'ancrage dans des endroits tels que le Mali, où l'instabilité et la faiblesse des institutions ont ouvert la voie à une intervention militaire, la Russie pourrait bien remporter un certain succès dans certains pays, même si sa réputation sur le continent reste très mitigée.
Aubrey Ghambi Aubrey Ghambi is a research assistant for Afrobarometer.
Alfred Kwadzo Torsu Alfred Kwadzo Torsu is the Data Analytics Lead at Afrobarometer, where he focuses on using data to guide and shape effective policies.
Carolyn Logan Carolyn is a senior advisor at Afrobarometer.