Dans la zone du programme d'irrigation de Mushandike, à Masvingo, les agriculteurs se reposent après une journée de travail dans les champs. L'air ambiant est porteur de nouvelles promesses : il y a deux ans, leurs exploitations n'étaient pas aussi saines et leur approvisionnement alimentaire aussi sûr. Tant de choses ont changé depuis.
Yeukai cultive la terre dans le cadre du programme d'irrigation de Mushandike depuis 1994, année où elle s'est mariée dans le village n°16. Bien qu'elle ait toujours aimé l'agriculture, elle se souvient des années difficiles où, malgré tous ses efforts, les rendements étaient faibles. Son mari et elle cultivaient des parcelles de terre séparées, conservant une partie de leur récolte pour se nourrir et vendant le surplus.
« À l'époque, je cultivais la terre, mais je récoltais très peu. Le défi principal était que nous n'avions pas les moyens d'acheter des semences hybrides et que les intrants, tels que les engrais, étaient hors de notre portée, car ils étaient trop chers », se remémore Yeukai.
La vie est devenue encore plus difficile lorsqu'elle a perdu son mari et qu'elle a dû subvenir, seule, aux besoins de leurs quatre fils. Soudain, elle a eu le sentiment que l'agriculture était toute sa vie, mais qu'elle ne pouvait pas y arriver seule.
Lorsque le doyen du village a encouragé les paysans à se regrouper pour s'entraider afin d'accéder à des intrants, tels que des semences hybrides et des engrais organiques, qui sont coûteux, quatorze d'entre eux se sont réunis et sont allés à Harare pour créer une coopérative.
Par le biais de cette coopérative, Yeukai et les autres agriculteurs ont pris contact avec la Mushandike Agriculture and Rural Development Authority, qui les a ensuite mis en contact avec la coopérative de crédit Agricultural Finance Corporation.
Petit à petit, Yeukai a commencé à bâtir sa résilience. Outre la culture du maïs, elle s'est lancée dans la culture du blé et du tournesol.
"L'agriculture a évolué positivement », constate-t-elle. « J'ai permis à tous mes enfants d'obtenir au moins le O Level [diplôme d'études secondaires]. Mon fils aîné est enseignant à Buhera, un autre travaille dans le bâtiment et son frère jumeau m'aide à la maison et à la ferme. Mon benjamin est à l'université et j'ai construit ma maison. Quant à moi, j'ai 52 ans, mais j'ai toujours l'air d'une adolescente parce que je suis en bonne santé."
L'une de ses plus grandes fiertés est d'avoir investi dans un moulin en 2024, désormais géré par son fils, afin que ses voisins n'aient plus à parcourir de longues distances pour se procurer de la farine.
Le parcours de Yeukai a également été soutenu par le fonds Zimbabwe Emergency Food Production Facility (ZEFPF), un projet lancé en 2022 par la Banque africaine de développement en partenariat avec 'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) et le gouvernement du Zimbabwe. Le Groupe de la Banque a apporté un financement de 25 millions de dollars, vingt millions devant être gérés par la FAO, et les cinq autres millions par le Mécanisme africain de financement du développement des engrais (MAFDE).
Grâce au ZEFPF, Yeukai a reçu des intrants améliorés (engrais et semences certifiées) par le biais du fonds de roulement pour la production et la commercialisation des semences, tout en bénéficiant d'un soutien agricole et d'une formation en santé nutritionnelle, ce qui l'a aidée à assurer à la fois ses moyens de subsistance et l'avenir de sa famille.
Outre la production de blé, de maïs et de tournesols, Yeukai élève désormais des poulets et des canards en liberté et prévoit d'ajouter des lapins. Elle a hâte de clôturer sa propriété et de créer un potager dans sa cour.
Taurai Mutoti
Dans le village n°13, Taurai se tient avec fierté à l'entrée de la propriété qu'il a bâtie en 2024, un rêve devenu réalité grâce aux revenus de son exploitation de maïs. Père de quatre enfants, Taurai, 40 ans, est marié à Kunaka, enseignante en développement de la petite enfance.
Il a perdu la vue à l'âge de huit ans, alors qu'il était en « second grade » (équivalent du CE1), et n'a pas pu poursuivre ses études.
"Mes parents m'emmenaient toujours à la ferme. Même si je ne voyais pas, je comprenais l'importance de l'agriculture pour notre famille." , témoigne-t-il
Taurai se souvient que cultiver la terre était beaucoup plus difficile quand il était enfant. Il n'y avait qu'une saison des pluies par an, ce qui ne permettait qu'une seule plantation par an. Certains jours, ils devaient rationner leur nourriture et ne manger qu'un seul repas. Aujourd'hui, grâce au canal d'irrigation, la situation s'est améliorée.
Taurai cultive une parcelle d'un demi-hectare dans le cadre du programme d'irrigation de Mushandike : 70 rangées de maïs soigneusement alignées que ses parents lui ont données. Avec l'aide d'un ami qui l'assiste, il gère son exploitation avec soin et détermination. « Je paie un ouvrier agricole 35 dollars pour chaque cycle de désherbage et de semis », explique-t-il.
Avant de participer au projet ZEFPF, Taurai ne récoltait qu'environ une tonne sur sa parcelle d'un demi-hectare, principalement à cause du manque de semences de bonne qualité et de l'accès limité aux engrais. Aujourd'hui, si ses cultures sont épargnées par les maladies, ses rendements peuvent atteindre trois tonnes. Et grâce au système d'irrigation, il peut planter trois fois par an.
Taurai souligne la nécessité de développer de nouveaux marchés pour les agriculteurs, qui vendent principalement leur production au Grain Management Board (GMB). « J'espère acheter un camion, me lancer dans l'horticulture, l'élevage de porcs et de poulets afin de continuer à me développer en tant qu'agriculteur », raconte Taurai.
À l'origine des progrès réalisés à Mushandike, il n'y a pas que des semences et des prêts ; il y a également des personnes, comme Julieth Ngwenyama, un agent de vulgarisation dévoué à sa tâche. Elle travaille en étroite collaboration avec les agriculteurs, leur enseignant des pratiques agricoles écologiques, l'importance des intrants biologiques et la manière de surveiller l'humidité du sol afin de tirer le meilleur parti de leurs terres.
« Les rendements de blé sont passés de deux à cinq tonnes par hectare, tandis que ceux de maïs ont bondi de 0,76 à 3,1 tonnes par hectare. Ces gains ont contribué à la création de près de 170 000 emplois au cours des campagnes agricoles, stimulant les économies locales et rétablissant la sécurité alimentaire des ménages », note Zwelo Ndebele, coordinateur de projets au bureau de la FAO au Zimbabwe, en référence aux avancées réalisées par le projet ZEFPF.
Le jour va bientôt se lever, et les travaux des champs attendent Yeukai, Taurai et les autres petits exploitants agricoles de Mushandike. Mais pour l'instant, ces derniers font une pause pour apprécier, en toute tranquillité, leur nouvelle vie. Ce ne sont pas seulement leurs terres qui ont changé, mais c'est aussi leur quotidien. À chaque saison, ils ne se contentent pas de cultiver toujours plus ; ils sèment les graines de leur sécurité, de leur dignité et de l'espoir, et ils récoltent le changement.