En politique à Maurice, les silences sont souvent plus éloquents que les discours. Depuis quelques semaines, ceux qui entourent l'alliance gouvernementale donnent le sentiment d'un couple politique qui continue d'apparaître uni en public, mais de plus en plus rarement.
Les signes sont subtils, mais ils s'accumulent. Comment interpréter, par exemple, l'absence de Paul Bérenger aux célébrations du 90e anniversaire du Parti travailliste ? Dans un moment chargé d'histoire et de symboles, la présence du leader du MMM aux côtés de Navin Ramgoolam aurait envoyé un message simple : celui d'une alliance solide, consciente du mandat historique que lui ont confié les électeurs lors du 60-0 de 2024. D'autant que Paul Bérenger n'a jamais caché son admiration pour les fondateurs du PTr, notamment Emmanuel Anquetil. À défaut de cette image, c'est Rajesh Bhagwan qui était présent. Un détail, peut-être. Mais en politique, les détails ont souvent valeur de symptôme.
Autre épisode révélateur : l'affaire Miko Arunasalom. Ancien conseiller du gouvernement de Rodrigues sous l'ancien régime, devenu proche du ministère du Tourisme davantage par opportunisme que par conviction, il alimentait, selon certaines sources, Paul Bérenger en informations sur ce secteur stratégique. Son licenciement, décidé après une discussion entre le ministre Richard Duval et le Premier ministre, sans passer par le Conseil des ministres, a surpris jusque dans les rangs du gouvernement par la rapidité de son exécution. Là encore, les questions dépassent le cas individuel : c'est l'équilibre entre partenaires qui se trouve interrogé.
Le climat est devenu celui d'une attente méfiante. À mesure que l'échéance de fin mars approche, les partenaires semblent davantage s'observer qu'agir ensemble.
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Autour de Navin Ramgoolam, certains évoquent un cercle restreint convaincu d'être le coeur battant du pouvoir : gardiens des accès, filtres des décisions. Autour gravitent d'autres cercles - sept, neuf, parfois onze - comme dans une équipe de football où les titulaires s'accrochent tandis que les remplaçants s'échauffent en silence. Tous regardent le même meneur de jeu : Ramgoolam. Le cabinet des 25 ministres apparaît parfois comme un décor institutionnel. La vraie partie se jouerait ailleurs, dans les couloirs, dans les silences, dans ces conversations qui ne laissent aucune trace.
Chez Paul Bérenger, le tableau n'est guère plus rassurant. Le MMM, longtemps machine idéologique et creuset de militants, ressemble aujourd'hui à une vieille maison où chacun compte les fissures. Là aussi, un cercle rapproché - un autre club des cinq - se dispute les clés pendant que le leader hésite entre transmission et contrôle. Le parti qui donnait jadis aux jeunes militants le sentiment de porter l'histoire donne parfois l'impression de la retenir.
Navin Ramgoolam et Paul Bérenger savent que le temps politique n'est pas infini. Ils savent aussi qu'abandonner trop tôt, c'est risquer la mort politique. L'exemple de SAJ hante encore les mémoires. Mais attendre trop longtemps peut aussi laisser le venin s'installer.
Le paradoxe est que cette tension intervient au moment où le pays affronte des défis bien plus urgents. Les pressions inflationnistes s'accentuent avec la guerre en Iran. L'économie peine à retrouver son souffle. Et les Rs 10 milliards attendus dans le dossier des Chagos restent, pour l'instant, une promesse incertaine. Dans ces conditions, la question budgétaire de- vient redoutable : comment équilibrer les finances publiques dans un contexte international aussi instable ?
Les électeurs qui ont offert le 60-0 n'attendaient pas un théâtre d'ombres au sommet de l'État. Ils espéraient un gouvernement capable de transformer une victoire électorale exceptionnelle en action cohérente.
Pour l'instant, l'alliance tient. Les deux principaux partenaires continuent d'afficher leur solidarité, sans trop se soucier des Nouveaux Démocrates ni de Rezistans ek Alternativ, visiblement mal à l'aise sur la question des pensions, tant pour les citoyens que pour les élus.
Mais la politique a déjà montré, à plusieurs reprises, que les victoires trop larges contiennent souvent les graines de leurs propres fractures. Et lorsque l'opposition disparaît du paysage, le danger vient rarement de l'extérieur. Il naît presque toujours à l'intérieur du pouvoir lui-même.