Tous les ans, dans le cadre de la Journée internationale des droits des femmes, les médias mettent en avant des femmes qui ont fait de grandes études, qui ont réussi à briser le plafond de verre pour occuper des postes de direction et qui brillent en société.
Mais il y aussi les anonymes, celles qui, à leur niveau, contribuent à rendre meilleure leur communauté et qui méritent d'être valorisées tout autant. C'est le cas de Marie Erilis Leopold Ferdinand, connue comme Suzy, qui vit en plein coeur de Karo-Kalyptus, Roche-Bois, banlieue honnie de Port-Louis. Depuis 26 ans, là où elle emménage, elle garde et encadre les enfants en bas âge pour les éveiller et éviter qu'ils ne tombent dans les pièges de la vie. Son portrait à un jour de la Journée internationale des droits des femmes.
N'entre pas dans Karo-Kalyptus qui veut. Or, le nom de «Matant Suzy» agit comme un laisser-passer car tous dans la communauté la connaissent et savent qu'elle s'occupe de leurs enfants comme si qu'ils étaient les siens. Sa maison, située dans une des étroites ruelles de cette banlieue de Port-Louis, est l'une des rares en béton. Un entrepreneur bienfaiteur, conscient du bien qu'elle fait aux enfants, a fait couler la dalle pour elle et ériger les murs. Elle doit se charger des aménagements intérieurs, chose qu'elle fait progressivement en fonction de ses maigres revenus.
Suzy s'appelle en réalité Marie Erilis Ferdinand, née Léopold. Erilis, voilà un nom rare. Elle le doit à son père, originaire de Rodrigues, qui a tenu tête à sa mère, exigeant qu'elle soit déclarée ainsi à l'état civil alors que la maman lui préférait le prénom de Suzy. En fin de compte, même si son nom officiel est Erilis, tout le monde la connaît sous le nom de Mamie Suzy ou Matant Suzy.
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À l'heure où nous débarquons chez elle, elle vient de finir de baigner, d'habiller, de poudrer et de coiffer une gamine de deux ans, qui est propre comme un sou neuf. Le frère aîné de la fillette, qui a aujourd'hui cinq ans et qui est scolarisé au primaire, est aussi passé entre ses mains. Intimidée par la présence d'étrangers, la gamine est comme aimantée à la sexagénaire.
Cette maman de quatre enfants et grandmère de 17 petits-enfants s'occupe actuellement de huit enfants à la fois. Dans le passé, alors qu'elle habitait Batterie-Cassée, il lui est arrivé de garder 11 petits à la fois, sans que cela lui pèse. «Mes enfants se demandent ce que j'ai en moi pour attirer autant les petits. Je ne crois pas avoir quelque chose de spécial. Je sais seulement que j'aime beaucoup les enfants et que j'aime les éveiller et les encadrer. Sa finn vinn dan mwa koumsa. Mo kontan zanfan e mo pa kontan lev lame lor zot. Monn tro gagn bate ler mo ti tipti. Monn konn so douler.»
Souffre-douleur
Elle raconte que ses frères et elle étaient les souffre-douleur de leur père qui travaillait comme «débardeur» et qui chaque samedi, lorsqu'il rentrait à la maison, les battait pour des peccadilles. «Mo papa ti extra move. Tou le semenn nou ti bizin galoupe al kasiet kot vwazin, anba lakav, zame dan mem plas parski li ti pou vinn rod nou. So move dan li ki ti fer sa. Par exanp, mo frer ti pe bat sega lor de lamok. Li dimann mo frer ki li pe fer, mo frer dir li li pe zwe lamizik. Li al rod enn marto, li donn mo frer enn kout lor so lame.»
Son père avait aussi pour habitude de suspendre les enfants par les pieds avec une corde à une tringle de rideau et si par malheur ils disaient qu'ils n'en souffraient pas, il tirait davantage sur la corde. «Li ti sispann nou kouma zwazo.» Leur mère aussi était régulièrement passée à tabac. «Ler mo mama inn mor, lor so kanape, so figir ti rakomode.»
Elle n'a pu être scolarisée en raison de ce comportement violent et gratuit. Mais même si elle est analphabète, cela ne l'empêche pas d'avoir un grand coeur. Lors du décès de sa soeur, elle a recueilli et élevé les trois enfants de cette dernière qui sont aujourd'hui adultes et autonomes. Il y a 18 ans, une femme lui a demandé de garder son bébé de trois mois pour la journée. Suzy a accepté, sachant que la femme était usagère de drogue. Cette maman a disparu de la circulation. «Si mo ti ekout vwazin vwazinn, sa bebe-la la ti pou fini Child Development Unit. Monn gard li ek monn eleve li kouma mo zanfan. Dime (NdlR,le mercredi 4 mars) sa zanfan-la pou gagn 18 an ek li travay dans mintenans.»
Suzy et son mari vivent séparés. Le peu qu'elle en dit finit par nous faire comprendre qu'il lui reprochait d'accorder plus d'attention aux enfants qu'à lui. Cela fait six ans qu'elle habite Karo-Kalyptus après avoir été régularisée par l'État.
Chaque matin, Suzy est sur «le pied de guerre» et prête à accueillir les enfants dès 8 h 30. Quand les petits débarquent le matin, elle les câline avant de leur proposer du thé et du pain, et comme souvent, ils ne sont pas douchés, elle s'en charge et les habillent. Ensuite, elle fait des jeux avec eux, leur raconte des histoires qu'elle connaît, leur apprend des comptines, fait passer des messages tels qu'il faut être sage, obéir à ses parents, faire sa prière quotidienne et remercier Dieu pour les repas qu'il leur donne, qu'il faut toujours rester sur le droit chemin, qu'ils doivent apprendre bien lorsqu'ils seront à l'école pour avoir un métier respectable plus tard. Si l'heure de récupération des petits est de 17 heures, cet horaire n'est pas souvent respecté. Quand cela arrive, Suzy grogne et tempête car ses soirées sont hypothéquées. «Me kouma mo trouv zanfanla divan mwa dan gramatin, mo bliye tou.»
Puiser de sa poche
Les parents envoient le déjeuner des enfants, et elle est souvent agacée car cela comprend invariablement des burgers et des chips. «Les enfants doivent manger des choses variées et avoir des repas équilibrés.» Elle puise alors de sa poche pour leur acheter du yaourt. Et à l'heure de la sieste, elle couche les enfants sur son matelas posé à même le sol.
Elle ne compte plus le nombre d'enfants qui sont passés entre ses mains. Certains la reconnaissent en chemin et lui rappellent qu'elle s'est occupée d'eux lorsqu'ils étaient petits. Cela lui fait chaud au coeur de voir qu'aucun de ceux qu'elle a encadrés n'a mal tourné. «Pena zis mo kontribision ladan. Bann paran osi inn fer seki bizin.»
Elle est consciente de l'exemple qu'elle doit donner aux enfants. Si bien qu'elle a arrêté de fumer du jour au lendemain. Pour cet encadrement qui ressemble à celui d'une garderie, elle demande une somme modique et bien en-deçà de ce que les garderies enregistrées réclament mais les parents arrivent rarement à verser le montant demandé. «Zot donn seki zot kapav», dit-elle, même si cela signifie qu'elle doit suppléer à partir de sa pension de vieillesse.
Elle raconte qu'elle a reçu cette pension le 1er mars et quelques jours plus tard, après qu'elle a contribué au sit auquel elle a souscrit, payé le magasin, le ti bazar, son plan funéraire, il ne lui reste que Rs 500. Un de ses fils qui travaille l'aide comme il peut mais elle compte aussi sur la Providence. «La mo pankor pey laboutik. Mo dwa Rs 2 000. Pou boukou dimounn sa som-la li pa boukou me pou mwa li boukou. Mo pankor pey lalimier ek delo. Pa kone kot sa kas-la pou sorti. Mo pov wi me mo pa mizer. Mo krwar dan Bondie ek enn zour mo kone li pou tir mwa de mo sitiasion.»
Elle a eu une grande joie il y a un mois. En apprenant tout le bien que Suzy fait aux enfants, le cardinal Piat a tenu à la rencontrer. Il est venu chez elle. Lorsqu'il a réalisé qu'elle dormait sur un matelas posé à terre, il a demandé à Cursley Gooindoorajoo, responsable du secours d'urgence à Caritas qui l'accompagnait, de lui trouver un bon lit. Ce dernier, qui a fait sienne la devise «Pa kapav donn bann pov seki pli fay», s'est démené et lui a non seulement trouvé un lit mais aussi un matelas orthopédique pour soulager son dos. «Mo ti ena ekstra lazwa ler cardinal Piat inn vinn kot mwa». L'unique regret de Suzy ce jour-là est de ne pas avoir pensé à se faire photographier avec lui.
Suzy est consciente de tout ce qui se dit de négatif sur Karo-Kalyptus et cela la met en colère. Tout en étant consciente des réalités de son environnement et en gardant ses distances, ele dit : «Mo pa kontan foure. Seki enn dimounn fer kot li se so zafer.» Elle déteste les généralités. «Dan Karo-Kalyptus, ena osi bann bon dimounn ki reste. Par exanp, enn vwazin ki bien kroyan, ler li leve dan gramatin, li met kantik for ek mo mari kontan sa. Se bann dimounn andeor ki vinn isi ek sali landrwa-la ek donn li enn move repitasion.»
Malgré toutes les étiquettes sur cette région, elle ne se voit pas aller vivre ailleurs. «Mo bien isi. Tou dimounn respekte mwa. Zot kone mo pe fer enn bon travay pou zanfan. Mo erez ar mo bann zanfan. Bondie inn donn mwa sa lakaz-la ek lamem ki mo lekor pou sorti...»