Ashitah Aujayeb Rogbeer est une criminologue mauricienne dont les recherches portent sur la criminalité, les politiques pénales et les dynamiques sociales qui alimentent la violence. Universitaire et intervenante régulière dans le débat public, elle analyse les enjeux criminologiques contemporains à Maurice en combinant recherche académique, analyse sociale et participation aux médias.
Spécialisée en criminologie et en justice pénale, elle est chargée de cours en droit, criminologie et justice criminelle à l'Université de Maurice. Avant sa carrière universitaire, elle a acquis une expérience professionnelle dans différents secteurs liés à la régulation et à l'enquête. Elle a notamment travaillé comme investigatrice auprès de l'Independent Commission Against Corruption, puis comme legal officer à la Financial Intelligence Unit de Maurice, et a également exercé dans le domaine de la conformité bancaire.
À l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes, la question des violences faites aux femmes reste au coeur des préoccupations sociales et politiques. Si cette journée est souvent marquée par des célébrations et des hommages aux avancées en matière d'égalité, elle est aussi un moment de réflexion sur les réalités plus sombres que vivent encore de nombreuses femmes, notamment les violences domestiques et les féminicides. Ces crimes, expression la plus extrême de la violence basée sur le genre, suscitent inquiétude et indignation.
Deux féminicides en deux semaines : doit-on y voir une simple coïncidence ou le signe d'un phénomène plus profond lié aux violences faites aux femmes dans la société ?
Suivez-nous sur WhatsApp | LinkedIn pour les derniers titres
Deux féminicides en deux semaines ne peuvent pas être interprétés comme une coïncidence. D'un point de vue féministe radical et criminologique, ces événements s'inscrivent dans un phénomène structurel : la violence masculine contre les femmes.
Le féminicide n'est ni un crime isolé ni une explosion soudaine de violence. Il représente l'aboutissement d'un continuum de violences patriarcales allant du contrôle psychologique et de la domination quotidienne jusqu'à l'homicide. Lorsqu'une société tolère ou minimise les violences conjugales, elle crée un terrain propice à ces meurtres. Ce type de succession de cas révèle moins un hasard qu'un problème systémique lié à la persistance de rapports de pouvoir profondément inégalitaires entre les sexes.
D'un point de vue criminologique, quels sont les facteurs les plus fréquents qui mènent à un féminicide ?
Y a-t-il souvent des signes avant-coureurs ? D'un point de vue criminologique, les féminicides sont rarement imprévisibles. Ils surviennent généralement après une longue période de violences, de menaces ou de contrôle coercitif. Dans la majorité des cas, l'auteur a déjà exercé une domination sur la victime : surveillance constante, jalousie obsessionnelle, isolement social, violence physique ou psychologique.
Un facteur particulièrement dangereux est le moment de la séparation ou de la tentative de rupture. Lorsque l'homme perçoit qu'il perd son emprise, le risque d'homicide augmente fortement. Les féminicides sont donc souvent précédés de signes clairs : menaces de mort, escalade de la violence, harcèlement, traque après la séparation, ou épisodes graves comme la strangulation. Ces signaux sont bien documentés dans la recherche criminologique.
Dans de nombreux cas, les victimes avaient déjà subi des violences ou des menaces auparavant. Pourquoi est-il parfois difficile de prévenir le passage à l'acte ?
Malgré ces signes avant coureurs, prévenir le passage à l'acte reste complexe. Beaucoup de femmes vivent dans un contexte de peur, de dépendance économique ou de pression sociale qui rend la dénonciation difficile. Lorsqu'elles signalent les violences, leurs plaintes peuvent être minimisées ou traitées comme de simples conflits conjugaux.
Le système judiciaire et policier n'évalue pas toujours correctement le niveau de danger. De plus, les violences conjugales suivent souvent un cycle d'alternance entre brutalité et périodes d'excuses ou de réconciliation, ce qui peut brouiller la perception du risque. Cette difficulté révèle également un biais structurel : les institutions ont historiquement été conçues pour préserver l'ordre familial plutôt que pour protéger pleinement les femmes.
Selon vous, le système de protection actuel pour les victimes de violence domestique est-il suffisant pour éviter de tels drames ?
Il est difficile d'affirmer que les dispositifs de protection actuels sont suffisants. Dans de nombreuses situations, ils existent juridiquement mais restent limités dans leur application concrète. Les ordonnances de protection ne sont pas toujours rapides ni strictement appliquées, les refuges pour femmes victimes de violence sont insuffisants, et les procédures judiciaires peuvent être longues et décourageantes. Cette insuffisance laisse de nombreuses victimes dans une zone de danger prolongé. Tant que la protection effective des femmes ne devient pas une priorité absolue des politiques publiques, le risque de tragédies restera élevé.
Le profil des auteurs de féminicide présente-t-il des caractéristiques communes sur le plan psychologique ou comportemental ?
Le profil des auteurs ne correspond pas toujours à une pathologie mentale particulière. Beaucoup d'entre eux apparaissent socialement ordinaires. Toutefois, certaines caractéristiques reviennent fréquemment : jalousie extrême, besoin de contrôle permanent, incapacité à accepter l'autonomie de la partenaire et vision possessive des relations amoureuses. Ces hommes considèrent souvent leur partenaire comme un prolongement d'eux-mêmes plutôt que comme une personne autonome.
Dans cette logique, la perte de contrôle devient insupportable. Il est important de souligner que ces comportements ne sont pas uniquement individuels : ils sont aussi nourris par des normes sociales qui continuent à banaliser la domination masculine.
Dans votre expérience, quels sont les signaux d'alerte que l'entourage ou les autorités devraient prendre plus au sérieux ?
Les menaces explicites de tuer, les épisodes de strangulation, le harcèlement après une séparation ou encore l'isolement systématique de la victime sont des indicateurs extrêmement graves. Lorsque l'agresseur contrôle les déplacements, les communications ou les ressources financières de la victime, il s'agit déjà d'une forme de violence sévère. La destruction d'objets, les menaces contre les enfants ou les animaux domestiques, ou encore l'escalade rapide des violences doivent également être considérées comme des signaux de danger imminent.
Quel rôle la société et la famille peuvent-elles jouer pour détecter plus tôt les situations de danger ?
La société et la famille ont un rôle crucial dans la détection précoce de ces situations. Trop souvent, l'entourage minimise les violences ou encourage la réconciliation au nom de la stabilité familiale. Cette attitude peut involontairement renforcer l'impunité de l'agresseur. À l'inverse, prendre les confidences des victimes au sérieux, les soutenir dans leur décision de partir et les aider concrètement à accéder à des ressources de protection peut sauver des vies. Rompre le silence social autour des violences conjugales est essentiel pour briser l'isolement dans lequel les agresseurs maintiennent leurs victimes.
Enfin, quelles mesures concrètes pourraient être mises en place pour prévenir les féminicides et éviter que de tels drames ne se reproduisent ?
Il est essentiel d'améliorer l'évaluation du danger dans les cas de violence domestique, de renforcer les refuges pour les femmes et leurs enfants, et de garantir une véritable indépendance économique pour celles qui souhaitent quitter une relation violente. La formation des policiers, des magistrats et des professionnels du social doit aussi être renforcée afin qu'ils puissent reconnaître les dynamiques de contrôle coercitif.
Mais au-delà des dispositifs juridiques, la prévention passe également par une transformation culturelle plus profonde : remettre en question les normes qui tolèrent la domination masculine et promouvoir des modèles de relations fondés sur l'égalité et le respect. Sans cette transformation, les féminicides continueront d'être la manifestation la plus extrême d'un système de violence enraciné dans les structures sociales.
Évolution du nombre de cas par année
Les données montrent une variation du nombre de féminicides entre 2021 et 2026. Selon les statistiques du Police Press Office, le nombre de cas fluctue, sans véritable tendance d'une baisse. L'analyse des chiffres entre 2021 et 2026 montre que les féminicides à Maurice ne diminuent pas de manière significative. Le nombre de cas reste relativement stable, autour d'une dizaine de victimes par an, ce qui souligne la nécessité de renforcer la prévention, la protection des victimes et l'intervention précoce dans les cas de violence domestique.