Chaque année, les lauréates deviennent, le temps d'un instant, les visages les plus éclatants de la réussite mauricienne. On les célèbre, on les photographie, on les érige en symboles d'excellence. Une mise en lumière méritée qui récompense des années de discipline, de sacrifices, de nuits blanches et de rêves tenus à bout de bras. Des non-lauréates témoignent cependant que la réussite ne se résume pas au podium annuel. Le choix de revenir ou non à Maurice n'est pas lié au statut de lauréate, mais à des motivations souvent très personnelles.
Annelise Lafrance, rectrice du College du St-Esprit : Une vie guidée par la foi, l'éducation et la résilienceNée le 4 avril 1981, cette benjamine d'une fratrie de trois a grandi dans un univers où l'enseignement était une vocation naturelle. Mais son enfance est marquée par les épreuves.
En 1987, des difficultés financières et la maladie de son père les obligent à quitter Montagne-Longue pour Pointe-auxSables. Sa mère, devenue couturière, porte le foyer, bientôt épaulée par son frère et sa soeur. Malgré la précarité, ses parents n'ont jamais cessé de croire en la force de l'éducation. En 1992, elle intègre le collège Bon et Perpétuel Secours (BPS). L'année 1996 va bouleverser sa vie : elle perd son père en octobre, puis sa grand-mère en décembre. Sa mère lui lance alors cette phrase qui l'accompagne encore : «Ne te sers pas de la mort de ton père comme excuse pour ne pas travailler.» Le collège devient alors son refuge. Elle se souvient de la voix rassurante du recteur, John Clifford, de la bienveillance des professeurs et de son mentor Eric Lam, et surtout, de soeur Maryline, qui va ancrer sa foi dans les valeurs de mère Augustine.
Suivez-nous sur WhatsApp | LinkedIn pour les derniers titres
Son rêve d'actuariat semble inaccessible, mais la providence intervient : grâce à Pascale Achille Sauterelle et à M. Legris, elle envisage des études de mathématiques, avec le soutien du gouvernement. En 2004, elle choisit l'enseignement au BPS, par gratitude et par vocation. Elle se forme au counseling, coécrit des manuels de mathématiques. En 2018, elle devient assistante rectrice au collège Saint Mary's et rectrice en 2022. Les années suivantes lui ouvrent des portes inattendues : bourse SUSI aux États-Unis, rectrice au collège du Saint-Esprit, conférence à l'Imperial College à Londres en 2025. Je suis, dit-elle, «la preuve qu'on peut traverser les tempêtes et atteindre l'inimaginable. Tout ce que je suis, je le dois à Dieu, à ma famille et aux mentors placés sur ma route».
Adèle Couve, fondatrice de l'agence Twögether : Créer des ponts, libérer les voix, militer par la communication«Ma motivation ? Transformer chaque obstacle en opportunité et prouver que la connexion à soi-même est le plus beau moteur de liberté.» Née le 8 mars, Adèle porte en elle la symbolique de cette date : la défense des droits des femmes fait partie de son ADN.
Son parcours scolaire au Lycée La Bourdonnais est une période fondatrice. Dans cet établissement ouvert et inclusif, elle trouve l'espace nécessaire pour s'épanouir au-delà de l'académique. Soutenue par des enseignants visionnaires et par des parents qui ont cru en elle «malgré sa différence», elle explore très tôt les projets artistiques et culturels qui nourrissent sa créativité.
Animée par l'envie de créer des ponts entre Maurice et La Réunion, elle poursuit ses études sur l'île soeur : Brevet de technicien supérieur (BTS) en Communication, licence, spécialisation en événementiel, puis une année en alternance chez Luvi Ogilvy (aujourd'hui Havas). Cette immersion professionnelle la prépare à un premier tremplin essentiel : trois années chez PhoenixBev.
En 2012, elle fonde EMOA, une agence événementielle qui reflète sa vision : humaine, sensible, engagée. En 2026, elle s'associe à Nicolas Bastien-Sylva pour créer Twögether We Stand Ltd, une structure dédiée à «militer aujourd'hui pour demain». Leur credo : «We stand for people. Extraordinary things happen when people walk twögether.»
Pour Adèle, contribuer à son pays est une évidence. Elle veut participer activement au développement de l'industrie de la communication et de l'événementiel avec un regard différent, souvent disruptif. Son agence est un lieu d'inclusion : elle accueille des jeunes en stage, accompagne ceux en décrochage et ouvre des portes à ceux qui cherchent leur voie. Briller ailleurs est possible, mais rien n'égale la satisfaction de mettre son talent au service de sa communauté.
Diane Maigrot, directrice générale de La Turbine : De l'héritage familial à l'accompagnement d'entrepreneursElle a effectué toute sa scolarité au Lycée La Bourdonnais, où plusieurs enseignants ont joué un rôle déterminant en l'encourageant à donner le meilleur d'ellemême. Après le secondaire, Diane Maigrot part à Montpellier pour un BTS, mais revient rapidement à Maurice accompagner sa mère dans ses derniers moments. Elle poursuit alors sa formation à la Mauritius Chamber of Commerce and Industry, où elle acquiert de solides compétences en gestion d'entreprise.
Ces bases lui permettent de reprendre l'entreprise familiale, spécialisée dans la création de vêtements pour le marché touristique, un secteur en plein essor dans les années 80. Diane développe ensuite une nouvelle ligne de vêtements pour enfants, Tibo & Zia, et fait croître l'activité pendant plus de 15 ans : sept magasins dans l'île, présence à La Réunion, Rodrigues, en Afrique et un réseau d'ateliers de fabrication locale.
Après cette première aventure entrepreneuriale, elle se lance dans un tout autre domaine : le lavage de voitures. Elle apprend un nouveau métier, fait décoller l'entreprise, puis la confie à son époux, ne s'y épanouissant pas pleinement.
Cherchant un environnement plus aligné avec ses valeurs, elle rejoint La Turbine, d'abord comme business coach, avant d'en devenir directrice générale en 2018. Aujourd'hui, Diane accompagne les entrepreneurs dans le lancement de leurs projets. «Ce qui me motive profondément, c'est de leur offrir ce que je n'ai pas eu moi-même à mes débuts : un cadre structuré, bienveillant et propice à la réussite.»
Mahend Gungapersad : L'appel du ministre...
Les lauréats sont considérés comme de prestigieux «national assets». «Ils ont tous un rôle prépondérant à jouer dans les différentes sphères de la société. Évidemment, ils ont fait des efforts et des sacrifices personnels, mais c'est une réussite collective avec la participation des parents, des enseignants, des recteurs, du personnel non enseignant et du collège dans son ensemble. C'est pour cette raison que nous lançons un appel pour qu'ils rentrent au pays après leurs études afin d'aider dans le développement du pays».
Manisha Dookhony : Revenir pour bâtir, honorer et transmettreAprès ses études universitaires, son parcours l'a menée bien au-delà de Maurice - institutions internationales, Banque mondiale, gouvernements africains. Malgré ces horizons prestigieux, elle choisit de revenir au pays, une décision mûrement réfléchie avec son époux, Antonin. Ils souhaitent que leur fils grandisse entouré de sa famille, ancré dans les langues, les saveurs et les liens qui façonnent l'identité mauricienne. Son parcours scolaire n'a pourtant rien d'un long fleuve tranquille. En Grade 1, elle pleurait chaque matin pour éviter l'école. Le jour de sa graduation à Harvard, sa mère lui avoue qu'elle n'aurait jamais imaginé la voir terminer ses études.
Mais l'école lui offre une communauté qui la porte : enseignants engagés, amis précieux, expériences marquantes - rôle de Head Girl, Model United Nations, échanges à La Réunion - qui élargissent son regard sur le monde. À la fin du secondaire, elle est listée juste après les lauréates. Ce que d'autres auraient vécu comme une limite devient pour elle un tremplin. Les bourses de l'Indian Council for Cultural Relations, Harvard Kennedy School, Mason ou Oval Office lui ouvrent des portes insoupçonnées.
Revenir à Maurice n'a jamais signifié renoncer au monde. Depuis, elle conseille des gouvernements africains, pilote des projets pour l'Union européenne, préside la Facilité africaine de soutien juridique et cofonde Terramont Capital Partners. Elle s'engage aussi localement : Harvard Group for Mauritius, inclusion financière des femmes, éducation via Telfair Education Group, développement digital avec Mindex Ltd. «Pour moi, revenir, c'est honorer l'histoire de ses ancêtres arrivés en 1855 et 1856, et bâtir à mon tour pour les générations futures.»
Sheila Ujoodha, CEO du MIOD : Bâtir, diriger et transformer par la rigueur et la gouvernance
«Quand je repense à mes années de collège, je revois une période fondatrice. C'est là que j'ai compris que les études n'étaient pas seulement une obligation, mais un socle pour se construire. Très tôt, j'ai appris la constance, le sérieux et la valeur du travail personnel. Mes parents - surtout mon père - m'ont transmis une exigence bienveillante qui a façonné ma discipline.
Au Queen Elizabeth College, certains enseignants allaient bien au-delà du programme : ils transmettaient une méthode, une rigueur, une culture de l'excellence, qui m'ont profondément marquée. Attirée par la logique et la précision, j'ai naturellement poursuivi en filière scientifique, puis un BSc (Hons) en comptabilité et des affiliations à l'Association of Chartered Certified Accountant et au Mauritius Institute of Professional Accountants.
Mon parcours professionnel s'est construit pas à pas. Après un début dans le secteur public, j'ai rejoint une multinationale en audit interne, avant d'évoluer vers la gestion des risques et la gouvernance. Ces expériences, à Maurice comme en Afrique, m'ont permis de comprendre les organisations dans toute leur complexité : leurs vulnérabilités, leurs leviers de transformation et l'importance d'une gouvernance solide.
J'ai ensuite occupé des postes de direction - chez Rogers et Cim - avant de diriger SmarTree Consulting Ltd. Comme Chief Executive Officer (CEO) du Mauritius Institute of Directors (MIoD), j'oeuvre pour une gouvernance d'excellence et accompagne les dirigeants face à des enjeux émergents. Le Women Directors Forum me tient à coeur, car il ouvre davantage d'espace aux femmes dans les sphères décisionnelles. Je suis convaincue que la qualité du leadership et la clarté des responsabilités façonnent durablement les organisations. Il ne s'agit plus seulement d'avancer, mais de comprendre à quoi l'on contribue réellement.»