« On nous invite à participer aux réunions, on nous demande notre avis, mais les décisions sont toujours prises à notre insu ». Ces propos de Fama Sarr reflètent le vécu d'un grand nombre de transformatrices de produits halieutiques. Elle évolue dans ce milieu depuis plus de 10 ans. Secrétaire générale adjointe du Conseil local de la pêche artisanale (Clpa) de Saint-Louis, Mme Sarr est aussi une militante engagée pour la défense des communautés côtières.
À Guet Ndar, quartier emblématique de pêcheurs sur la Langue de Barbarie, Fama Sarr incarne le lien indéfectible entre la mer et la communauté. Issue d'une famille de pêcheurs, elle a choisi très tôt de mettre son énergie au service des femmes vivant de la transformation des produits halieutiques.
« Je suis fille de pêcheurs. J'habite dans un quartier où la pêche constitue l'activité principale. J'ai jugé nécessaire d'accompagner les femmes qui s'activent dans ce domaine et qui font face, au quotidien, à certaines difficultés », confie-t-elle.
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Après un parcours scolaire jusqu'en classe de terminale, Fama Sarr s'est engagée dans diverses activités avant de consacrer plus de 10 ans à la formation et à l'accompagnement des femmes transformatrices, notamment en gestion, organisation et leadership.
Des conditions de travail difficiles
Comme les autres transformatrices, elle se rend, chaque jour, avant l'aube, sur la berge pour obtenir la matière première nécessaire à la transformation. « Nous quittons nos maisons très tôt pour aller voir ce que les pêcheurs ont rapporté. Mais, c'est très difficile parce que les mareyeurs sont privilégiés, car pouvant payer au comptant », explique-t-elle.
Les femmes transformatrices doivent souvent attendre l'écoulement de leurs produits avant d'être rémunérées, un cycle économique fragile qui peut durer plusieurs semaines. « Certaines peuvent rester presque un mois sans vendre leurs produits », déplore Mme Sarr.
Une activité vitale et structurée
À Saint-Louis, sur la Langue de Barbarie, plus de 1254 femmes vivent de cette activité. Elles sont réparties sur quatre sites de transformation. Leur production alimente non seulement les marchés locaux, mais aussi des clients de la sous-région, notamment via des intermédiaires venant du Burkina Faso ou du Ghana.
Cependant, ce secteur vital est fragilisé par plusieurs facteurs : changement climatique, érosion côtière et raréfaction des ressources halieutiques. Certaines transformatrices ont dû quitter leurs sites traditionnels. « Certaines femmes ont été déplacées à cause de l'érosion côtière. Ces véritables réfugiées climatiques doivent parcourir de longues distances pour venir travailler sur d'autres sites », explique Fama Sarr.
Ces difficultés affectent directement les revenus et la sécurité alimentaire des familles. « Ce métier permet de nourrir nos familles, de payer les études des enfants et les soins de santé. Quand il n'y a plus de matière première, toute la chaîne est touchée », précise-t-elle.
Entre gouvernance et leadership
En parallèle de son activité de transformatrice, Fama Sarr joue un rôle clé au sein du Clpa de Saint-Louis, instance regroupant pêcheurs, mareyeurs, transformatrices, mécaniciens, charpentiers et vendeurs de carburant. « Le Clpa est la porte d'entrée pour parler de pêche. Toutes les recommandations des communautés passent par cette instance avant d'être transmises aux autorités », explique-t-elle.
Cette organisation joue un rôle essentiel dans la gestion des ressources, la sécurité en mer et la résolution des conflits. « Il existe des commissions chargées de la surveillance, de la communication et de la gestion des ressources. Tous les métiers de la pêche sont représentés », détaille Mme Sarr.
Une voix critique face à l'exploitation du gaz
Fama Sarr s'est également engagée contre les impacts de l'exploitation gazière au large de Saint-Louis. Elle a commencé lors des premières recherches sismiques menées par des multinationales dans la zone. « Nous informions les pêcheurs de ce qui se passait en mer et sur les changements d'itinéraires imposés par les recherches », raconte-t-elle.
Aujourd'hui, elle dénonce les effets négatifs sur l'écosystème et sur la vie des communautés : zones de pêche réduites, poissons disparus, manque de matière première pour les transformatrices. Mme Sarr regrette également le manque de participation des communautés locales dans les décisions : « On nous invite à participer aux réunions, on nous demande notre avis, mais les décisions sont toujours prises à notre insu. Comme dit l'adage : ce que vous faites pour moi sans moi, vous le faites contre moi ».
Par ailleurs, elle réclame une meilleure répartition des revenus issus des hydrocarbures et des mécanismes financiers dédiés aux communautés pour soutenir leur adaptation ou reconversion.
Une vision pour l'avenir
Malgré ces défis, Fama Sarr reste convaincue que les femmes ont un rôle central dans l'avenir du secteur.
« Être une femme leader dans ce domaine est un défi, mais c'est un défi que nous devons relever. Le leadership ne se proclame pas, il se démontre dans les actions », affirme-t-elle.
La brave dame encourage aussi les jeunes filles à s'intéresser à ce métier et à valoriser les produits halieutiques. « Même s'il y a moins de matière première aujourd'hui, nous pouvons mieux la valoriser et créer plus de valeur. C'est un métier qui peut nourrir et faire vivre des familles », assure-t-elle.
Au-delà de son engagement personnel, Fama Sarr nourrit un rêve collectif : voir les femmes transformatrices devenir des actrices incontournables du développement économique local.
« Mon rêve, c'est que ces femmes deviennent de véritables leaders et que leurs plaidoyers soient entendus. Elles jouent un rôle essentiel dans l'économie et elles méritent d'être soutenues », conclut-elle.