Lorsque, dans la deuxième moitié de l'année 1954, ma famille s'installa dans une maison en «cimarmé» - comprenez ciment armé- qui donnait de plain-pied sur la rue Saint Denis à Port Louis, le dépaysement pour moi fut total. On était loin de la maison en bois de la rue La Caverne avec son jardin spacieux plein de massifs et d'arbres fruitiers, située en face de la rivière « Sirop» sur les bords de laquelle nous avions été libres comme des sauvages.
Je connaissais Port-Louis, il est vrai, pour y être allée quelquefois avec mon père lorsqu'il rendait visite à son grand frère qui habitait à la rue du Pouce. A l'entrée de Port Louis, là où se trouve maintenant la cité Vallijee, s'étendait à perte de vue jusqu'à la mer bleue au loin, une savane de couleur fauve dont les hautes herbes ondulaient sous l'effet du vent. La rue Moka était bordée de bâtiments d'habitation et de commerce, qui donnaient sur des trottoirs pavés.
La campagne Vacoas sienne avec sa fraîcheur et sa tranquillité avait été remplacée par la chaleur et le bruit. Bref c'était un nouveau monde auquel j'allais devoir m'adapter.
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Mes deux grands frères et moi qui avions fréquenté la même école à Vacoas, avons été séparés. Ils ont été acceptés à l'école Saint Jean Baptiste de la Salle « l'école les frères » pour les intimes, une école de garçons. Moi, c'est à l'école Notre Dame du bon secours, une école mixte dirigée par des religieuses, que je me suis retrouvée. Il m'a fallu un certain temps pour m'habituer à ce grand espace ouvert à l'étage du bâtiment, où plusieurs professeurs enseignaient à des groupes différents. Chose étonnante, cependant, malgré l'absence de tout dispositif de séparation, les profs et les élèves semblaient y trouver leur compte.
Personne ne s'occupait de ce qui se passait dans les autres classes. Il faut dire aussi que le bon ordre régnait grâce à la poigne de fer de la maîtresse d'école -le mot «directrice» n'était guère employé pour cette fonction à cette époque. Cette religieuse, de sa seule présence imposait le silence et le respect. On lui obéissait au doigt et à l'oeil. On la qualifierait de dure dans le monde actuel, mais énorme a été sa contribution à notre avancement. Elle vérifiait les cahiers des élèves régulièrement et réprimandait ceux chez qui elle constatait un relâchement.
À l'époque, en cinquième et en sixième on trouvait des jeunes âgés de 14 ou 15 ans. Certains enfants avaient commencé l'école à 7 ans et d'autres avaient dû redoubler des classes, le système de promotion automatique n'étant pas encore en cours. Dans ma classe, il y avait des garçons au gabarit d'homme déjà, dont un dénommé Marcel qui ressemblait à Usain Bolt adolescent. Son écriture peu lisible lui avait attiré cette apostrophe suivante de la part de la directrice «Docteur Marcel, c'est comme cela que je t'appellerai dorénavant». Est-ce-que sa mauvaise écriture l'a aidé à accéder au statut de médecin ? On ne le saura jamais.
Si le comportement et le langage des enfants port-louisiens m'avait choquée au départ, peu à peu, le temps passant, j'ai commencé à sentir, par-delà la rudesse et l'ignorance de la bienséance, une chaleur humaine, un esprit de fraternité dans lesquels je me suis fondue graduellement et qui m'ont permis de communiquer sans difficulté ni retenue avec des jeunes appartenant à des milieux socio-culturels différents et qui pouvaient être de bons camarades, voire des amis.
Les pensionnaires de l'orphelinat géré par la congrégation des «bonnes secouristes» fréquentaient mon école. Certaines de ces orphelines (il y en avait beaucoup dans le pays à cette période de notre histoire) me permettaient d'entrevoir à quel point ces filles nous enviaient notre liberté et le fait d'avoir des parents et une famille.
L'enseignement du catéchisme était un élément incontournable de l'éducation offerte dans nos écoles catholiques. Les élèves étaient initiés aux prières et aux chants religieux en français et en latin dès leur entrée à l'école. Le prêtre de la paroisse nous rendait visite assez régulièrement et nous interrogeait parfois sur notre savoir en matière de religion. L'assemblée à laquelle il s'adressait, en dépit de la chaleur et du soleil, écoutait attentivement; et personne ne voulait risquer une punition pour mauvaise tenue.
Je dois préciser qu'à cette époque les enfants craignaient (au sens biblique du terme), les «grands dimounes», les parents, les professeurs, les religieux, tous ceux qui exerçaient une autorité quelconque et particulièrement les «gardes» (on ne disait pas policier). On avait une peur bleue d'être emmené au «corps de gardes».
Nous avions droit de temps en temps à un cours de musique. M. White, quinquagénaire à mon avis, était d'un abord plutôt refroidissant. Assis au piano, il s'efforçait de nous apprendre le chant et la musique. Il brandissait une règle menaçante de temps en temps pour éloigner ceux qui s'approchaient de lui de trop près et l'étouffaient sans doute. Je comprends son geste maintenant. Lui, en revanche, ne comprenait pas sans doute que les blanches, les noires et les croches etc. ne signifiaient rien pour des élèves qui avaient chaud, avaient faim ou soif et souffraient de divers inconforts.
À la rue Edith Cavell, divers petits commerces avaient ouvert leurs portes. Presque en face de l'école se trouvait une fabrique de vin artisanal appartenant à une compagnie naissante, la compagnie Oxenham. Quand nous passions devant la grande porte d'entrée, nous nous arrêtions bien souvent pour regarder les femmes lavant des bouteilles et grattant des étiquettes. L'odeur émanant de cet établissement qui produisait, ce qu'on appelait familièrement «divin banane» faisait venir la nausée, plutôt que l'eau, à la bouche.
Souvent, le dimanche, ma mère nous emmenait chez « so fami » qui habitait à la rue Free, dans un quartier connu comme Les salines. Certains noms de rues nous amusaient ou nous intriguaient, comme par exemple la Rue Street que certains créolophones appelaient «la ri ri».
Les deux grandes soeurs de ma mère habitaient chez la fille et le gendre de la soeur aînée. Ces quatre personnes vivaient dans deux minuscules pièces faisant partie d'une «longère» occupée par plusieurs locataires. Les conditions de vie étaient généralement difficiles pour ceux qui étaient au bas de l'échelle. Et Dieu sait combien de Port Louisiens appartenaient à cette catégorie. On cuisait sur du charbon de bois. Chaque locataire avait aménagé une petite niche près de la porte d'entrée, dont le toit empêchait le feu de s'éteindre lorsqu'il pleuvait.
L'époux de ma cousine parlait de ses sorties en mer le soir en compagnie de son voisin, un homme âgé qu'il appelait Bonhomme Bobby, dans l'espoir d'attraper du menu fretin pour le déjeuner du lendemain. Quelquefois les deux hommes rentraient bredouilles.
Pourquoi cependant étions-nous heureux de nous rendre à la rue Free? La raison en était qu'à peine débarqués chez les parents, nous filions chez une famille qui vivait à proximité et ce dans un but particulier. Le plus jeune des enfants, un fils de l'âge de mes frères, avait les moyens d'acheter des «revues» que tous les adolescents (et même les adultes) voulaient lire : Rodéo et Kiwi. Ancêtres des albums de BD, ces petits livres nous envoûtaient. Aussitôt arrivés chez la famille en question nous nous jetions sur ces magazines. Je devais être patiente et attendre mon tour parce qu'il n'y avait qu'un exemplaire de chaque numéro et je devais attendre que mes frères aînés aient terminé leur lecture.
D'autres publications on commencé à gagner en popularité par la suite dont Akim et Zembla mais celles-ci n'ont jamais égalé, à mon humble avis, la qualité de Kiwi et de Rodéo.
Deux des grandes soeurs de notre ami nous accueillaient de manière particulièrement chaleureuse. Elles nous emmenaient en promenade au Pleasure Ground et à Bain des Dames. Nous passions près des cimetières que nous souhaitions voir de plus près. L'envie de voyager, dès cette époque, m'est venue à la vue des navires dans le port.
De temps à autre, l'orchestre de la police donnait un concert au Pleasure Ground (tout comme au Kiosque du Champs de Mars). Ces concerts attiraient les citadins mélomanes et ceux en quête de distraction. La voix d'un chanteur en particulier, un musicien du nom d'Armel (père de Mario Armel) enchantait le public.
Le Champ de Mars
La plupart des Port-Louisiens de ma génération ont au moins un souvenir associé à ce lieu. Le samedi, pendant la saison hippique, s'y tenaient les courses de chevaux qui attiraient les gens venus de tous les coins du pays pour diverses raisons, la principale étant le plaisir. Les jours de courses, ce grand espace vert avait un charme particulier, avec du mouvement, des couleurs, des bruits et même des odeurs, qu'on ne trouvait nulle part ailleurs.
Nous nous rendions au Champs de Mars les jours de courses parce qu'il y avait là des gens et des choses à voir. Je m'attardais souvent devant ces hommes qui malaxaient dans des seaux, avec les mains et même les avant-bras, des pâtes jaunâtres gluantes, et qui ensuite retiraient de l'huile bouillante des «badjas» dont on emplissait des cornets de papier et que les acheteurs avalaient goulûment. Les normes d'hygiène étaient certes inexistantes mais la saveur authentique était là.
On vendait beaucoup de choses au Champ de Mars : de l'eau de coco, des cacahuètes et des pois chiches bouillis ou grillés, des ballons serpents, des sorbets, des friandises indiennes aux couleurs vives, des jouets pour petits enfants, fabriqués localement.
A l'entrée du grand parc, le carrousel faisait la joie des plus jeunes. Certaines personnes tentaient de gagner quelques sous aux fléchettes («piquets» comme on les appelait).
En semaine également il y avait du monde au Champ de Mars. Deux clubs, l'un de tennis et l'autre de cricket, offraient à leurs membres l'opportunité de pratiquer ces sports. Le commun des mortels pouvait en toute liberté marcher, courir, jouer au ballon. Souvent des matchs de foot opposaient des jeunes hommes venus de divers coins de Port-Louis.
Le dimanche après-midi, beaucoup de promeneurs allaient faire un tour au Champ de Mars, histoire de changer d'air. La statue d'Edouard VII ne signifiait rien du point de vue historique, mais s'asseoir sur les bords des bassins, à regarder les poissons ou les montagnes et les collines des alentours plaisait à plus d'un.
J'étais en fin d'année primaire lorsque, les «quarters» de policiers étant prêts à Terre-Rouge où mon père avait été affecté quatre ans plus tôt, la famille a quitté Port-Louis pour découvrir une nouvelle vie ailleurs. Mais Port-Louis restait notre ville et nous savions que nous allions y retourner un jour.